Archives de Catégorie: Bande dessinée

Le dernier pharaon – Schuiten, Van Dormael, Gunzig, Durieux

Comme beaucoup d’amateurs de bandes dessinées, j’ai attendu avec impatience le Blake et Mortimer réalisé par François Schuiten, Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig. Le premier choix cornélien quand je suis arrivé chez mon libraire BD c’est de savoir quel format j’allais prendre. Vu les magnifiques dessins de Schuiten parfois augmentés (ou coupés) suivant le format choisi, j’ai opté pour les deux. Comme le format italien est limité en nombre d’exemplaires, il deviendra collector, et ceux qui ne l’auront pas acheté maintenant le regretteront plus tard. Si le prix est différent, il est justifié par son nombre de pages plus important.

L’histoire commence là où se terminait le mystère de la grande pyramide. Blake et Mortimer sortent de celle-ci avec une amnésie partielle concernant l’aventure qu’ils viennent de vivre. Quelques années ont passé et Mortimer se retrouve à Bruxelles, appelé pour résoudre l’énigme d’un mystérieux rayonnement issu des entrailles du palais de justice. Malheureusement ce rayonnement électromagnétique perturbe tous les engins électriques. La ville est évacuée et le palais de justice entouré d’une cage de Faraday. De retour à Londres, Mortimer est sollicité par son ami Blake pour revenir à Bruxelles et tenter de stopper ce rayonnement qui a repris. Parachuté sur la ville, Mortimer doit d’abord traverser celle-ci avec tous les dangers que cela représente et trouver le moyen de neutraliser ce rayonnement. Voilà la trame générale de cette BD.

Depuis l’enfance, je lis les aventures de Blake et Mortimer dessinées et écrites par Edgar P. Jacobs, mais aussi par les auteurs et dessinateurs qui ont repris le flambeau. Mais je n’ai pas éprouvé la même chose avec ce dernier pharaon. J’ai eu l’impression que c’était un tome de plus des cités obscures dans lequel Blake et Mortimer apparaissaient.

Je ne suis pas vraiment un fan de l’univers de Schuiten. J’ai néanmoins lu la fièvre d’Urbicande, Brüsel, et la Douce/12 et Bruxelles Itinéraires. Cela reste un univers froid et glauque, dans lequel le lecteur que je suis a difficile à avoir de l’empathie pour les personnages. Je ne reconnais pas Mortimer, qui a l’air d’être en fin de vie, et Blake qui fait de la figuration, sans parler d’Olrik qui est absent de cette histoire. La complicité entre Blake et Mortimer semble d’un autre âge, voire presque inexistante. Ils sont fatigués, et presque des inconnus l’un pour l’autre. C’est comme si la vingtaine d’aventures qu’ils ont vécue ensemble n’avait pas soudé leur amitié. Mortimer qui a toujours eu un esprit positif, curieux et téméraire, se retrouve face à un problème technologique (le rayonnement et le champ électromagnétique qui se dégagent du palais de justice). On y a ajouté une touche de mystère, alors que Jacobs a toujours privilégié la science plutôt que le fantastique.

Cela reste une bonne bande dessinée admirablement bien dessinée par Schuiten, mais avec un scénario plutôt faible par rapport aux « vrais » albums de la série. C’est paradoxal avec trois scénaristes talentueux on n’obtient pas une meilleure histoire. Cette BD est plutôt un prétexte pour montrer Bruxelles dans un futur post-cataclysmique, avec en toile de fond le palais de justice qui s’impose comme le lieu le plus étrange de la capitale belge. Et surtout un prétexte pour l’inclure dans les cités obscures.

Comme Bruxellois c’est un vrai bonheur de voir les magnifiques dessins de Schuiten et la mise en couleur de Durieux dans les deux formats. J’avais aimé « Bruxelles itinéraires » de Schuiten et Coste chez Casterman.

Concernant la grande pyramide, certains des lieux sont plus détaillés chez Schuiten que chez Jacobs.

En revanche, les phylactères sont loin d’être aussi remplis que ceux de Jacobs. Je pensais que la verve de Thomas Gunzig (que j’écoute régulièrement sur la première le matin) aurait permis des dialogues plus étoffés comme on a l’habitude d’en voir dans un Blake et Mortimer. Mais il n’en est rien. Dommage.

Trois scénaristes devraient normalement donner une bande dessinée de meilleure qualité. Ce n’est pas gagné !

Une erreur de taille concerne les dieux égyptiens. Il y a une énorme différence entre Aton le dieu unique de l’Égypte et Amon le dieu de Thèbes. Une lettre dans le nom change tout. Je signale que Wikipédia, ça existe…

Une autre erreur, c’est le SIS Building à Londres, plus connu comme le quartier général du MI5 et MI6, les services secrets anglais. Vous savez, là où James Bond travaille. Si la bande dessinée se passe dans les années 70 ou 80 comme le suggèrent certains véhicules (le vieux bus), ce bâtiment ne peut pas apparaitre dans l’histoire, car il date d’avril 1994 ! Deux décennies plus tard.

Le lien entre le mystère de la grande pyramide et le dernier pharaon est original et l’amnésie de Blake et Mortimer permet ce tour de passe-passe. Par contre, faire apparaitre la fille du cheik Abdel Razek et révéler qui est le dernier pharaon est un peu simpliste. C’est là que le scénario pèche par sa simplicité. Et puis, où est Olrik dans cette bande dessinée ?

Je considère plutôt cet album comme un hors-série par rapport au cycle. Il n’a d’ailleurs pas de numéro contrairement aux autres tomes. Donc, c’est une initiative indépendante, comme c’est par exemple le cas chez Spirou pour lequel il existe des albums qui ne se raccrochent pas au cycle principal. Dans ce cas, cela ouvre la porte à d’autres auteurs et scénaristes qui pourraient transposer Blake et Mortimer dans un univers qui leur est plus personnel. Pourquoi pas ? C’est évidemment trop tôt pour le dire, car il n’y avait pas de librairie qui avait échappé à la vague Blake et Mortimer. Avec le recul du temps, on aura une perception plus objective de cet album. Était-ce un vrai Blake et Mortimer ou un nouveau « cités obscures » ?

Cette l’histoire aurait pu arriver à Bob Morane, pour rester dans les héros franco-belges. D’autres se sont déjà essayés à un Bruxelles post-cataclysmique dans lequel apparait le palais de justice. Je pense par exemple à Denayer et Frank, avec « Le spit du snack » dans le cycle Gord.

Est-ce un album à conseiller ? Oh que oui, même si les canons de la série n’ont pas tous été respectés ! Et puis artistiquement parlant, c’est du grand art ! La ville qui sert de toile de fond, Bruxelles, je l’adore et j’y vis depuis toujours. Donc, j’admire d’autant plus le boulot qui a été fait pour réaliser cette bande dessinée. Et si Blake et Mortimer ont décidé d’y passer quelque temps, pourquoi pas !

Le dernier pharaon, Schuiten, Van Dormael, Gunzig et Durieux, éditions Blake et Mortimer, 2019, 92 ou 176 pages (suivant le format choisi).

 

 

 

Publicités

Champignac – Etien et Beka

Dans l’univers de Spirou, il manquait une bande dessinée qui renouvellerait le genre sans dénaturer les personnages. Après le Marsupilami, le petit Spirou et Zorglub, voilà que c’est Champignac qui fait son apparition dans ce premier tome qui nous conte ses aventures lorsqu’il était plus jeune. L’histoire se passe en 1940 pendant la Seconde Guerre mondiale.

C’est Etien et Beka qui sont aux commandes de ce premier tome. David Etien qu’on connait pour avoir dessiné « L’emprise » le neuvième tome de la quête de l’oiseau du temps, ou le cycle « Les quatre de Baker Street ». J’avais un peu peur à l’idée qu’on touche à un des personnages phares de Spirou. Mais rien que la couverture m’a rassuré. Etien est au sommet de son art réalise certainement une des plus belles bandes dessinées.

Beka m’a intrigué jusqu’au moment où j’ai découvert que ce pseudonyme cachait en fait deux noms distincts : Caroline Roque et Bertrand Escaich, scénaristes et auteurs qui ont déjà un nombre conséquent d’histoires à leur palmarès. Je dois avouer que je n’ai rien lu de Beka avant ce Champignac mais le travail qu’ils ont fait sur cette BD est excellent.

Champignac reçoit un message codé de son ami anglais Black. Après avoir décrypté celui-ci, il comprend que son ami a besoin de son aide en Angleterre pour une mission très importante. L’invasion par les Allemands du château de Champignac va l’inciter à se rendre rapidement en Angleterre. Et après quelques péripéties pour traverser la Manche, il arrive à Bletchley où il fait la connaissance de Blair Mackenzie une jeune femme qui a gagné un concours de mots croisés. En fait, les services de renseignements anglais recrutent des personnes intelligentes pour décrypter le code de la machine Enigma. Champignac et Blair Mackenzie sont libres d’accepter cette mission. Comme c’est le cas, ils renforcent l’équipe d’Alan Turing.

L’album explique dans les grandes lignes comment fonctionne Enigma et comment les services de renseignements vont décrypter ce code et essayer de changer le cours de la guerre sans que les Allemands s’en rendent compte. L’histoire est bien construite et colle assez bien à la réalité. Bien sûr, on pourra toujours reprocher que ce soient les Polonais qui ont fourni aux Français et aux Anglais les premières informations sur la machine Enigma. Et ce sont les Anglais, grâce à Alan Turing, qui ont décodé les messages que les forces allemandes s’échangeaient pendant la guerre. Le style oscille entre vérité historique et personnages un peu fantaisistes et amusants.

Pour ceux qui veulent approfondir le sujet sur la machine Enigma et son code, et rester dans la bande dessinée, je conseillerais comme complément « Le cas Alan Turing » de Liberger et Delalande. C’est le même sujet traité sur un ton biographique. Je préfère évidemment la version Champignac.

Reste que Champignac est une excellente BD, très bien dessinée avec un scénario solide, dans lequel on retrouve un Pacôme plaisant, amoureux et intelligent à souhait. L’histoire tient en 64 pages (et pas 48 comme c’est souvent le cas). Les scénaristes n’ont pas été avares sur l’histoire, et le dessinateur nous présente des personnages crédibles dans des décors qui le sont tout autant.

Voilà une BD qui a accroché le lecteur que je suis, qui m’a captivé jusqu’au bout au point de la lire d’une seule traite. Je préfère même ce jeune Pacôme Hégésippe Ladislas conte de Champignac à sa version Spirou. Et le voir amoureux de Blair Mackenzie rend la situation cocasse, surtout sur fond de seconde guerre mondiale.

Certains personnages historiques font leur apparition dans cette BD. Winston Churchill, Alan Turing, mais aussi Ian Fleming le créateur de James Bond, Adolf Hitler qui dès le début jette une ombre sur cette histoire. Je me suis demandé si le groom en page 64 était un parent de Spirou. Qui sait ?

Album à conseiller, à dévorer, et cycle à suivre de près. Vraiment excellent.

Champignac : Enigma, Etien et Beka, Dupuis, 2019, 64 pages

Champignac - Etien et Beka

Conquêtes : Islandia

Avec Islandia, Jean-Luc Istin, Zivorad Radivojevic, Eber Evangelista nous proposent une bande dessinée de science-fiction qui oscille entre space opera et planet opera.

En voyant cette BD sur les présentoirs d’une grande librairie, j’avais envie de découvrir cette nouveauté. Islandia est le premier tome du cycle « Conquêtes », cycle de 5 histoires qui représentent chacune une des colonies qui a quitté la Terre. On aura donc : Islandia, Deluvenn, Decornum, Uranie et Adonaï. Ce seront d’autres scénariste et dessinateurs qui réaliseront les autres tomes.

La couverture laisse deviner qu’on a dans les mains un space opera militaire. C’est bien le cas, mais l’exploration y a toute sa place. Les premières planches sont un clin d’œil à 2001 l’odyssée de l’espace avec son monolithe noir. Mais ça ne va pas plus loin. Je pensais lire un clone d’avatar, mais ce n’était pas le cas.

En termes d’exploration spatiale, ma référence BD est plutôt Leo avec ses cycles Aldebaran, Betelgeuse ou Antares, qui donnent une grande part à l’exploration et la découverte d’autres civilisations. J’avais été déçu par la lecture de « Colonisation » de Filippi et Cucca, où je trouvais que le scénario était faible et ne donnait pas envie de lire la suite. Heureusement, avec Islandia Jean-Luc Istin propose un scénario intéressant à plus d’un titre. D’abord ses personnages sont bien campés, surtout Kirsten Konig qui est l’héroïne de cette histoire de science-fiction. Ensuite l’intrigue sur les mystérieuses explosions est bien amenée.

C’est très bien dessiné. La qualité du dessin de Zivorad Radivojevic m’incite à lire ses autres bandes dessinées. Reste que les détails, les expressions des personnages, les paysages et lieux sont originaux et collent parfaitement à la science-fiction actuelle. Sans oublier la colorisation faite par Eber Evangelista qui dramatise chaque scène et apporte une palette de couleurs qui détermine l’ambiance générale. BD vraiment excellente sur le plan artistique.

Je me pose la question de savoir si Kirsten Konig n’aurait pas dû avoir un grade plus élevé dans cette histoire. Un lieutenant qui s’adresse directement à un amiral et qui dirige une mission d’exploration ou un assaut contre des extraterrestres, c’est plutôt du ressort d’un capitaine ou d’un major, et les responsabilités sont plutôt celles d’un colonel. Un autre détail qui m’avait intrigué, une fois la BD lue entièrement, c’était le fait que les 50 cobayes auraient pu exploser dès leur sortie du cryo-sommeil. Curieusement, ce n’est pas le cas.

Reste une histoire dans laquelle on suit une des cinq flottes d’exploration qui ont quitté la Terre pour coloniser d’autres mondes. Islandia semble être un monde viable pour l’humanité, avec comme principal inconvénient d’être plutôt froide. Mais ce climat polaire n’empêchera pas la colonisation et la découverte d’autochtones de formes humanoïdes. Il y a tellement d’intérêts en jeu dans cette colonisation que certains n’ont pas hésité à faire sortir de leur cryo-sommeil une partie des futurs colons. L’empressement à s’établir sur Islandia est tel que le sort des autochtones n’a pas beaucoup d’importance pour une flotte de vaisseaux qui dispose de toute la technologie nécessaire pour rayer de la carte toute forme de vie extraterrestre. C’est là que le lieutenant Kirsten Konig est pris entre deux feux, et doit d’un côté établir le contact avec les autochtones et de l’autre éliminer la menace qu’ils représentent, suite à une explosion. Car les autochtones sont évidemment les premiers coupables pour un amiral sans scrupule. Si l’histoire parait simple à ce stade, elle l’est moins lorsqu’on découvre que les autochtones ont des pouvoirs, et que parmi les colons cinquante personnes ont subi une mutation génétique lorsqu’ils étaient encore en cryo-sommeil. Et une de ces personnes n’est autre que le lieutenant Kirsten Konig.

Et là, le scénariste s’en donne à cœur joie en distillant les informations au lecteur, et fait alterner les scènes entre la planète et la colonie de vaisseaux. C’est une vraie intrigue policière qui s’ensuit et une course poursuite qui a pour enjeu l’extinction des autochtones.

Je n’ai vraiment aucune critique à formuler, si ce n’est que j’aurais aimé des vignettes plus grandes sur certaines pages. Mais alors la BD aurait fait 90 ou 100 planches au lieu de 76 déjà proposées. C’est déjà très gentil de la part des auteurs d’être sorti des 48 pages habituelles.

Ce premier tome est réussi et j’attends avec curiosité les autres tomes de ce cycle, en espérant qu’ils ne sont pas trop militaires, mais plus tourner vers l’exploration et la découverte. Reste une BD qui m’a beaucoup plu. J’espère que les autres scénaristes et dessinateurs de ce cycle feront aussi bien. On mélange BD et science-fiction, avec un scénario bien ficelé et un excellent dessin.

Donc, à conseiller évidemment.

Conquêtes : Islandia, Jean-Luc Istin, Zivorad Radivojevic, Eber Evangelista, Soleil, 2018, 76 pages

Islandia

Le navire qui tue ses capitaines – Tillieux & Follet

Lire un roman au format bande dessinée n’arrive pas tous les jours. Le navire qui tue ses capitaines, de Maurice Tillieux, illustré par René Follet et publié par les éditions de l’Élan est l’occasion de découvrir une autre facette du dessinateur et scénariste de Gil Jourdan. Ce roman policier date de 1942 et se lit sans trop de difficultés. Le style est un peu trop ancien à mon avis, et utilise des expressions qui seraient à leur place dans une histoire de Sherlock Holmes ou de Hercule Poirot. Le détective Annemary qui fume la pipe pour démêler l’histoire des capitaines tués à bord du Taï-Wan, fait un peu trop « cliché ». Mais bon, il faut remettre ce roman policier dans le contexte de l’époque, c’est-à-dire pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’intrigue se révèle lentement. Arriver à la moitié du roman, quelques éléments de réponse seront présentés, et ce n’est que dans les deux ou trois dernières pages que le lecteur découvre vraiment qui est le vrai coupable. On voit que Tillieux connait le domaine maritime. Cela se sent, cela se voit au fil des pages, tout comme on devine son grand intérêt pour la littérature policière de l’époque.

On peut reprocher à Tillieux un manque de détails dans la description de ses personnages, voire un style d’écriture qui ne met pas en valeur ses derniers. Les astuces littéraires utilisées sont d’une autre époque et ne correspondent plus au standard actuel du roman policier. Donc, il faut lire ce roman en tenant compte de l’époque à laquelle il a été écrit.

C’est plutôt par curiosité que j’ai lu ce roman, en me disant que j’allais peut-être retrouver Gil Jourdan au fil des pages. Ce n’était pas le cas. Pas plus qu’il n’y a de trace d’humour dans ce roman. Le lecteur de l’époque devra attendre 14 ans avant que Libellule ou l’inspecteur Crouton viennent le perturber dans la bande dessinée Gil Jourdan.

On pourrait croire que je suis un nostalgique de cette bande dessinée. Et c’est en partie vrai, car elle fait partie de celles que je lisais quand j’étais adolescent. Je ne peux pas dire autant de Félix, qui m’a complètement échappé à l’époque. Donc, j’espérais retrouver un peu de l’esprit de Gil Jourdan ou de Marc Jaguar.

Le format du livre est inhabituel, surtout pour le lecteur qui veut lire un roman dans les transports en commun. Un livre normal ou un livre de poche aurait mieux fait l’affaire. Mais alors ce serait les illustrations de Follet qui seraient pénalisées. Non, les éditions de l’Élan ont fait le bon choix, surtout dans la perspective de rééditer tout ce que Tillieux a fait.

Plus récemment on a vu la réédition de Marc Jaguar en bande dessinée, et la réédition de S.O.S. bagarreur ne devrait pas tarder. On pourrait aussi se demander si les éditions de l’Élan comptent rééditer les romans « L’homme qui s’assassina » et « Aventures de Paillasson » que Tillieux a aussi écrits.

Le livre est agrémenté de bons nombres d’illustrations de René Follet qui collent parfaitement à l’histoire. C’est même tout l’intérêt de ce livre. À la limite, une version BD du roman par Follet aurait été une excellente idée.

Le livre ne s’arrête pas au roman et aux illustrations. Il contient également un dossier sur la collaboration entre Tillieux et Follet, un dossier sur le contexte de l’époque qui a permis l’écriture du roman, et une présentation de la collection policière belge de l’époque : Le Sphinx. Ce livre est plus qu’un objet de curiosité. C’est évidemment les fans de Tillieux qui s’y intéresseront, ou les passionnés de René Follet.

Je serai d’avis de lire les autres romans de Tilleux, mais c’est surtout les rééditions de sa production en bande dessinée qui m’intéresse le plus.

Le navire qui tue ses capitaines, Maurice Tillieux et René Follet, éditions de l’Élan, 2017, 112 pages.

Le navire qui tue ses capitaines

Irons ingénieur-conseil – Luc Brahy & Tristan Roulot

Nouveau personnage de bande dessinée, Irons vient renforcer l’offre déjà alléchante du catalogue Lombard. Sorti dans la collection Troisième vague (dans laquelle on trouve par exemple Alpha), Irons de Luc Brahy & Tristan Roulot va devoir convaincre les amateurs de BD sur un marché déjà pléthorique.

La couverture du premier tome ne laisse pas indifférente, et le dessin de Luc Brahy donne vraiment envie de découvrir cette BD. Le détail des décors, la découpe des planches, sont impeccables, très bien mis en couleur par Hugo Facio. Les nuits canadiennes froides et sombres, tout comme les profondeurs marines sont le décor de cette histoire. Il y a un côté glauque que Brahy a très bien restitué.

Manque peut-être un peu plus d’expression sur les visages des personnages. Si on compare cette BD au dernier Alpha sorti chez le même éditeur dans la même collection au même moment, Alain Queirex est plus précis dans les visages que Luc Brahy. Mais pour le reste, c’est du très beau boulot.

Le scénario de Tristan Roulot est classique et solide, entrecoupé de flashbacks. C’est juste bizarre de trouver un ingénieur en ponts aux commandes de cette histoire policière. Tristan Roulot tisse un scénario autour d’un pont dont une pile s’est effondrée et d’un bateau de pêche (le lady Acacia) qui a coulé lors d’une tempête dix ans plus tôt. Tout se passe au Canada, sur une ile que le pont relie au continent. Irons qui voulait rejoindre le continent pour continuer ses propres affaires se voit bloqué sur cette ile. Son aide précieuse va aider la police à résoudre cet étrange incident.

On découvre un personnage intelligent, mais froid. Comme il le dit lui-même (page 41), il est dyssocial, ou plus simplement sociopathe, qui ne ressent rien pour les autres. C’est un peu le danger de cette BD. Le héros est intelligent, mais pas sympathique.

Sinon, Irons est contraint d’agir et de mener sa propre enquête sur ce pont et sur la voiture qui a plongé dans le fleuve. Il apporte des éléments intéressants en matière de construction. On voit que le domaine a été étudié par le scénariste. Le seul reproche que je fais, c’est que parfois Irons sort une preuve, un fait, une évidence, qui normalement nécessiterait plus de recherche. C’est un peu comme s’il la sortait de son chapeau au bon moment pour faire avancer l’histoire.

Il faut laisser le temps à cette série de se développer, de prendre sont rythme. C’est pourquoi je lirai « Les sables de Sinkis » déjà annoncé sur la quatrième de couverture de la BD.

Dans l’ensemble une bonne bande dessinée à suivre.

Irons ingénieur-conseil, Luc Brahy & Tristan Roulot, Lombard troisième vague, 56 pages, 2018

Irons

Valérian – Shingouzlooz Inc. – Lupano et Lauffrey

Avant de lire Valérian Shingouzlooz Inc., j’avais un doute sur son contenu. Me disant que c’est une des multiples publications qui tournent autour de la sortie du film de Luc Besson. Je suis heureux de constater que j’avais tort et que cette BD est en fait une belle découverte. Scénarisé par Wilfrid Lupano et dessiné par Mathieu Lauffray, ce nouvel opus s’inscrit bien dans l’univers créé par Pierre Christin et Jean-Claude Mézières. Non seulement le scénario est à la hauteur, mais aussi le dessin.

Une autre de mes craintes venait que la précédente adaptation « L’armure de Jakolass » de Manu Larcenet m’était tombée des mains. J’avais l’impression que Valérian et Laureline étaient revisités par les Bidochons. Il faudra qu’un jour je relise cette BD avec un autre regard. Heureusement, cette nouvelle histoire respecte de mieux les codes créés par Christin et Mézières.

Dans cette nouvelle histoire, les deux agents spatio-temporels doivent mettre la main sur un androïde qui crée des paradis fiscaux. Le problème, c’est que derrière cette mission apparemment banale se cache un gros problème créé par les Shingouz. La Terre a été rachetée par eux parce qu’une sonde y a mis le pied plusieurs millions d’années auparavant. Et les Shingouz n’en sont pas restés à cette seule bêtise. Lors d’une partie de cartes, ils ont perdu la société qu’ils avaient créée pour y mettre les droits de propriété de la terre.

Valérian va essayer de réparer le navire Shingouz pour retourner dans le passé, tandis que Laureline va essayer de récupérer les droits de propriété sur la Terre. C’est une histoire mêlant actions rocambolesques et humour, avec une grosse surprise sur l’apparition de la vie sur Terre. En fait, on ne s’ennuie pas un seul instant dans cette histoire.

Le scénario de Lupano est dans la droite ligne de ceux de Christin, tandis que Lauffrey apporte une touche un peu plus moderne dans le dessin tout en respectant ceux de Mézières. On y trouve d’ailleurs plusieurs clins d’œil lorsqu’il s’agit de cloner Laureline. Cela me donne envie d’approfondir la production BD des deux auteurs, en particulier le cycle Long John Silver de Lauffrey.

Dans l’ensemble, j’ai adoré cette BD dans laquelle on retrouve une aventure spatiale mâtinée d’humour, avec un Valerian ronchonneur, une Laureline qui prend les choses en mains, et les indécrottables Shingouz qui jouent les perturbateurs de service.

J’ai une critique à formuler c’est le titre. Ce n’est pas Valérian, mais Valérian et Laureline qui auraient dû être inscrits.

Si je peux faire une suggestion à Lupano et Lauffray, c’est de reprendre la série, car le boulot qu’ils ont fait est excellent. Sinon, c’est une excellente BD.

Valérian Shingouzlooz Inc., Wilfrid Lupano et Mathieu Lauffray, Dargaud 2017, 56 pages

valerian

D’encre et de sang – Renaud et Gihef

D’encre et de sang, de Gihef et Renaud est une bande dessinée en deux tomes qui se passe à Bruxelles à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette BD est éditée par Sandawe en crowdfunding. Le deuxième tome est sorti en février 2016.

Le hasard fait que j’étais en train d’écrire un court roman qui se passe en partie à la même époque à Bruxelles. J’avais fait des recherches sur l’occupation allemande à Bruxelles pendant les quelques jours qui précédaient la libération de la ville. Et Ô miracle, voilà que cette BD aborde en partie le sujet. Elle m’a aidé à visualiser les lieux et scènes de mon propre roman. Si j’ai grandi et j’habite Bruxelles, je ne sais pas toujours à quoi ressemblait la ville pendant la Seconde Guerre mondiale.

J’ai découvert le premier tome grâce au site Sandawe, et je l’ai pratiquement lu d’une traite avant de devenir edinaute pour le second tome. Ma patience est récompensée avec la sortie de la seconde et dernière partie de l’histoire.

D'encre et de sang T1

C’était impossible de chroniquer le tome 2 sans faire référence au tome 1. J’ai donc décidé de chroniquer l’histoire complète.

Katja Schneider, jeune journaliste d’investigation autrichienne, arrive à Bruxelles en septembre 1944. Elle est recommandée par Berlin pour rejoindre l’équipe rédactionnelle du journal Le Soir. À l’époque, le journal servait de propagande à l’occupant allemand.

Depuis que son fiancé est emprisonné par les nazis en Autriche, Katja a rejoint la résistance. Elle découvre que son fiancé est peut-être vivant et prisonnier dans un camp. Pour le compte de la résistance belge, elle doit aussi retrouver Léon Degrelle, collaborateur et instigateur d’un mouvement d’extrême droite. La résistance veut éliminer l’homme avant que les forces de libération n’arrivent dans le pays.

Officiellement, Katja enquête sur une série de meurtres de jeunes femmes juives. Leurs corps sont mutilés et découpés. Ses investigations la mettent en danger, soit parce que ses questions sont trop ciblées sur Léon Degrelle, soit parce qu’elle éveille des jalousies au sein des Allemands. Découvrir le coupable des meurtres met sa vie en péril

Ambiance feutrée, intrigues multiples, très beaux dessins qui montrent le Bruxelles de l’époque, cette bande dessinée à nécessité pas mal de recherches historiques. Il faut ajouter à cela une héroïne plutôt jolie, qui n’a pas peur de se mettre dans l’embarras. C’est un thriller pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les dessins de Renaud sont splendides tandis que le scénario de Gihef est travaillé et donne envie de lire cette bande dessinée jusqu’au bout. Vraiment une excellente BD.

Journal Le Soir

Très peu de BD abordent le problème de l’occupation en Belgique, et à Bruxelles en particulier. Il y a bien sûr D’encre et de sang en deux tomes, mais il y a aussi Ars Magna en trois tomes d’Alcante et Jovanovic. C’est une bonne chose, car on avait l’impression que l’occupation n’existait qu’en France, et que les pays voisins étaient épargnés par les Allemands. Il n’en est rien. Il faut savoir qu’à Bruxelles pendant la guerre, un millier de personnes a été tué par l’occupant. Il existe des témoignages de cette période triste de notre histoire.

Renaud et Gihef ont décidé d’aborder des thèmes sérieux comme l’assassinat de femmes juives, mais aussi comme la traque de Léon Degrelle. Ils reviennent sur la publication du faux soir (le soir volé) avec un dossier qui clôt le premier tome. On le voit, un long travail de recherche a été effectué pour cette bande dessinée. L’intrigue de départ cache d’autres fils conducteurs, qui mèneront Katja Schneider, la jeune journaliste, dans des méandres sombres de l’occupation à Bruxelles.

Je pense que cette BD ouvre une voie inexploitée par les scénaristes et dessinateurs de BD, et qu’elle vaut la peine d’être approfondie à travers d’autres faits historiques dans lesquels des personnages fictifs vont évoluer. J’espère que ce sera le cas. On peut remercier Sandawe d’avoir cru dans ce projet. Mais ce serait bien que les éditeurs traditionnels s’intéressent aussi au genre.

J’ai juste une remarque à faire concernant la page 17 du tome 2. À mon avis, il manque un phylactère qui fait référence à la scène d’introduction du premier tome, question d’expliquer aux lecteurs que les changements vestimentaires de Katja Schneider entre les pages 16, 17 et 18. En dehors de ce petit détail, la BD est excellente.

C’est une bonne BD, qui ne laisse pas indifférent le lecteur que je suis. J’ai un gout de trop peu, car j’aurais aimé trouver à la fin du tome 2 un second dossier sur les dernières heures de l’occupation à Bruxelles. Je sais, j’en demande un peu trop, mais c’est parce que j’ai vraiment apprécié cette bande dessinée.

D’encre et de sang, Renaud et Gihef, édition Sandawe, 48 pages (tome 1, 2014), 48 pages (tome 2, 2016)

 d'encre et de sang T2