Archives de Catégorie: Bande dessinée

D’encre et de sang – Renaud et Gihef

D’encre et de sang, de Gihef et Renaud est une bande dessinée en deux tomes qui se passe à Bruxelles à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette BD est éditée par Sandawe en crowdfunding. Le deuxième tome est sorti en février 2016.

Le hasard fait que j’étais en train d’écrire un court roman qui se passe en partie à la même époque à Bruxelles. J’avais fait des recherches sur l’occupation allemande à Bruxelles pendant les quelques jours qui précédaient la libération de la ville. Et Ô miracle, voilà que cette BD aborde en partie le sujet. Elle m’a aidé à visualiser les lieux et scènes de mon propre roman. Si j’ai grandi et j’habite Bruxelles, je ne sais pas toujours à quoi ressemblait la ville pendant la Seconde Guerre mondiale.

J’ai découvert le premier tome grâce au site Sandawe, et je l’ai pratiquement lu d’une traite avant de devenir edinaute pour le second tome. Ma patience est récompensée avec la sortie de la seconde et dernière partie de l’histoire.

D'encre et de sang T1

C’était impossible de chroniquer le tome 2 sans faire référence au tome 1. J’ai donc décidé de chroniquer l’histoire complète.

Katja Schneider, jeune journaliste d’investigation autrichienne, arrive à Bruxelles en septembre 1944. Elle est recommandée par Berlin pour rejoindre l’équipe rédactionnelle du journal Le Soir. À l’époque, le journal servait de propagande à l’occupant allemand.

Depuis que son fiancé est emprisonné par les nazis en Autriche, Katja a rejoint la résistance. Elle découvre que son fiancé est peut-être vivant et prisonnier dans un camp. Pour le compte de la résistance belge, elle doit aussi retrouver Léon Degrelle, collaborateur et instigateur d’un mouvement d’extrême droite. La résistance veut éliminer l’homme avant que les forces de libération n’arrivent dans le pays.

Officiellement, Katja enquête sur une série de meurtres de jeunes femmes juives. Leurs corps sont mutilés et découpés. Ses investigations la mettent en danger, soit parce que ses questions sont trop ciblées sur Léon Degrelle, soit parce qu’elle éveille des jalousies au sein des Allemands. Découvrir le coupable des meurtres met sa vie en péril

Ambiance feutrée, intrigues multiples, très beaux dessins qui montrent le Bruxelles de l’époque, cette bande dessinée à nécessité pas mal de recherches historiques. Il faut ajouter à cela une héroïne plutôt jolie, qui n’a pas peur de se mettre dans l’embarras. C’est un thriller pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les dessins de Renaud sont splendides tandis que le scénario de Gihef est travaillé et donne envie de lire cette bande dessinée jusqu’au bout. Vraiment une excellente BD.

Journal Le Soir

Très peu de BD abordent le problème de l’occupation en Belgique, et à Bruxelles en particulier. Il y a bien sûr D’encre et de sang en deux tomes, mais il y a aussi Ars Magna en trois tomes d’Alcante et Jovanovic. C’est une bonne chose, car on avait l’impression que l’occupation n’existait qu’en France, et que les pays voisins étaient épargnés par les Allemands. Il n’en est rien. Il faut savoir qu’à Bruxelles pendant la guerre, un millier de personnes a été tué par l’occupant. Il existe des témoignages de cette période triste de notre histoire.

Renaud et Gihef ont décidé d’aborder des thèmes sérieux comme l’assassinat de femmes juives, mais aussi comme la traque de Léon Degrelle. Ils reviennent sur la publication du faux soir (le soir volé) avec un dossier qui clôt le premier tome. On le voit, un long travail de recherche a été effectué pour cette bande dessinée. L’intrigue de départ cache d’autres fils conducteurs, qui mèneront Katja Schneider, la jeune journaliste, dans des méandres sombres de l’occupation à Bruxelles.

Je pense que cette BD ouvre une voie inexploitée par les scénaristes et dessinateurs de BD, et qu’elle vaut la peine d’être approfondie à travers d’autres faits historiques dans lesquels des personnages fictifs vont évoluer. J’espère que ce sera le cas. On peut remercier Sandawe d’avoir cru dans ce projet. Mais ce serait bien que les éditeurs traditionnels s’intéressent aussi au genre.

J’ai juste une remarque à faire concernant la page 17 du tome 2. À mon avis, il manque un phylactère qui fait référence à la scène d’introduction du premier tome, question d’expliquer aux lecteurs que les changements vestimentaires de Katja Schneider entre les pages 16, 17 et 18. En dehors de ce petit détail, la BD est excellente.

C’est une bonne BD, qui ne laisse pas indifférent le lecteur que je suis. J’ai un gout de trop peu, car j’aurais aimé trouver à la fin du tome 2 un second dossier sur les dernières heures de l’occupation à Bruxelles. Je sais, j’en demande un peu trop, mais c’est parce que j’ai vraiment apprécié cette bande dessinée.

D’encre et de sang, Renaud et Gihef, édition Sandawe, 48 pages (tome 1, 2014), 48 pages (tome 2, 2016)

 d'encre et de sang T2

Le cas Alan Turing – Eric Liberge & Arnaud Delalande

Le dessinateur Eric Liberge et le scénariste Arnaud Delalande nous ont préparé une biographie en bande dessinée d’Alan Turing. Après le film « The imitation game » de Mortem Tyldum consacré au mathématicien, qui est inspiré du livre de Andrew Hodges, voici une version qui n’a rien à envier.

Pour beaucoup de personnes, Alan Turing (1912-1954) est considéré comme le père de l’informatique. Mathématicien de génie et cryptographe, il a cassé le code de la machine Enigma développé par les Allemands. Il s’est intéressé à l’intelligence artificielle et a imaginé un test qui porte son nom, qui cherche à savoir si lors d’une conversation un interlocuteur est un humain ou une machine.

La bande dessinée ne se limite pas à montrer comment le code Enigma a été cassé par Turing et les mathématiciens qui l’entouraient dans la hutte 8. On suit le génie depuis l’enfance jusqu’au moment où il doit être castré chimiquement. Pour le lecteur qui connait l’histoire, la suite est bien triste puisqu’il s’est suicidé.

Liberge et Delalande nous montrent un Turing perturbé par ses pulsions, par l’image qu’il donne aux autres. Par moment, on le voit comme une victime ou un bouc émissaire, par moment on se demande si c’est un homme ou un monstre insensible. Les deux auteurs sont parvenus à montrer cette dualité chez ce génie.

Pour nous raconter cette histoire extraordinaire, les deux auteurs nous proposent une BD de 96 pages. Cela inclut la biographie, mais aussi un supplément sur la guerre cryptographique ainsi qu’une liste de livres de référence consacrés à Turing. Ce livre très complet a le mérite de pouvoir se lire seul, sans devoir lire le livre de Hodges ou voir le film de Tyldum.

Notre monde actuel doit beaucoup à Alan Turing. Les ordinateurs que nous utilisons quotidiennement sont le fruit d’une rapide évolution technologique qui a vu son origine avant et pendant la seconde guerre mondiale grâce à Turing. Si l’idée de la structure générale d’un ordinateur vient de Von Neumann, c’est Turing qui a proposé le premier projet d’ordinateur.

La BD se termine sur le suicide d’Alan Turing (qui croque la pomme), mais sur une note positive où Steve Jobs et Steve Wozniak se posent des questions sur le nom et le logo de leur nouvelle entreprise. Le logo d’Apple est un hommage à Alan Turing. Mais on découvre dans cette BD que le mathématicien s’est lui-même inspiré de la pomme empoisonnée de blanche neige et les sept nains.

J’aurais préféré un peu moins de flashbacks dans cette histoire, mais c’est un choix justifié par les auteurs. En fait, c’est excellent. Cette BD tient à la fois de la biographie, du documentaire sur la Seconde Guerre mondiale. Elle aborde les turpitudes d’un génie qui a d’abord travaillé dans l’ombre des services de cryptage anglais. À sa manière, Turing a permis de gagner la Seconde Guerre mondiale. La découverte de son homosexualité à une époque où c’était réprouvé a conduit à une castration chimique puis à son suicide. La reine Elizabeth n’a gracié Turing qu’en 2013.

Le dessin de Liberge est très réaliste. Il aide le lecteur à comprendre comment Turing voit le monde, comment il s’attèle à un problème et le résout. Pas de fioriture dans le dessin qui doit parfois montrer des concepts difficiles pour le lecteur. Mais le dessinateur s’en sort très bien au fil des pages.

Le scénario de Delalande est digne d’un bon film. On suit Turing à des moments différents de son existence. Et les flashbacks sont là pour nous rappeler comment les idées lui sont venues.

Dans l’ensemble, une BD excellente qui mérite de s’intéresser à ce génie qu’était Alan Turing. Des livres de ce genre, il en faudrait plus souvent. J’ai vraiment beaucoup aimé.

Le cas Alan Turing, Eric Liberge & Arnaud Delalande, édition des Arènes, 96 pages, 2015

Le cas Alan Turing

Bob Morane (Renaissance) T1 – Les terres rares

En bandes dessinées, nous sommes dans la période des reboot. Michel Vaillant a reçu une cure de jouvence et ne s’en tire pas trop mal, Alix s’est bonifié en devenant sénateur. Voici Bob Morane qui fait son retour. Mais est-ce bien Bob Morane ? Ce premier tome scénarisé par Ducoudray et Brunschwig et dessiné par Armand se dissocie fortement des précédentes BD.

On découvre un Bob Morane lieutenant dans l’armée française, en mission au Nigéria. L’événement déclencheur de cette BD, c’est l’action qu’entreprend Morane pour sauver celui qui deviendra le futur président du pays. Morane agit sans avoir l’autorisation de sa hiérarchie, et se fait aider par le sergent Ballantine. Cette action aura des conséquences négatives pour les deux hommes, qui se verront trainés en justice et incarcérés. Si Morane peut bénéficier de la grâce présidentielle, il n’en est pas de même pour Ballantine qui doit purger sa peine de six ans. Ce petit tour de passe-passe permet aux auteurs d’éliminer Bill Balantine de l’équation alors que c’est un personnage principal.

On retrouve Bob Morane comme bras droit du président nigérien. C’est devenu un rond-de-cuir en costume et cravate qui manque totalement de personnalité. Je passe le côté physique du personnage, qui ne colle pas avec les BD précédentes. Morane a des allures de loubard mal rasé. C’est un croisement entre Simon Ovronaz le meilleur ami de Largo Winch et Thorgal qui est passé chez le coiffeur. Bill Ballantine ressemble à un viking, tandis que Sophia Paramount est devenue Sophia Zukor et porte des lunettes. Miss Ylang-Ylang ressemble a une gamine, et Tania Orloff a perdu son côté glamour. Qu’est-ce que ce sera lorsqu’il faudra aborder monsieur Ming ou Roman Orgonetz?

Ce personnage manque de relief et ne s’impose pas au lecteur. À part sortir son arme dans la séquence d’ouverture et après l’explosion de l’avion présidentiel, c’est plus un ancien militaire en costume-cravate, qu’un aventurier. Largo Winch, XIII, Alpha, Wayne Shelton, ou Bruno Brazil sont plus inspirés du personnage de Bob Morane créé par Henri Vernes.

Les auteurs ont voulu se dissocier des précédentes versions, quitte à casser le mythe. Le personnage principal de ce reboot pourrait s’appeler John Doe ou Robert Dupond, que ça passerait beaucoup mieux. Le lecteur que je suis n’adhère pas à cette nouvelle image de Bob Morane ni à celle de Bill Ballantine ou Sofia Paramount (et j’insiste sur le nom Paramount et pas Zukor).

Si on fait abstraction de cinquante années de Bob Morane écrits par Henri Vernes et dessinés par Attanasio, Forton, Vance et Coria, cette nouvelle BD peut très bien être le début d’un excellent cycle pour un personnage qui porte un autre nom.

Des points positifs. Le découpage et les dessins de Dimitri Armand. Ils donnent plus de rythme à l’histoire et sont dans l’air du temps. Un scénario qui oscille entre complot politique, policier et un soupçon d’aventure qu’on devine pour le tome suivant.

Les points négatifs sont les longueurs qui n’apportent rien à l’histoire, comme la préparation de la soupe egusi à la page 36 qui aurait pu se résumer à une ou deux vignettes et pas à une page entière. À moins que les auteurs décident pour le prochain album, que le personnage principal participe à master-chef.

J’ai terminé cette BD avec un avis mitigé. Si ce n’est pas du Bob Morane, c’est bien fait. Si c’est un reboot de l’aventurier, alors les scénaristes sont passés à côté du personnage. Je me demande s’il n’aurait pas été préférable de demander à Jean Vanhamme d’écrire le premier tome. Au moins, il aurait respecté le personnage de Bob Morane, quitte à le céder par la suite à d’autres scénaristes.

En guise de conclusion, j’ai une seule question : où est l’âme de Bob Morane dans cette BD ?

Bob Morane (cycle Renaissance) – T1. Les terres rares, Luc Brunschwig, Aurélien Ducoudray, Dimitri Armand, Hugo Facio, éditions Le Lombard, 2015, 60 pages.

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Les conquérants de l’univers – Richard-Bessière & Raoul Giordan

Tirée d’un roman de F. Richard-Bessière (pseudonyme de François Richard et Henri Bessière), cette adaptation en bande dessinée mérite le détour. Elle était initialement sortie dans la collection Sidéral en 1968. Dessinée par Raoul Giordan, cette adaptation du roman du même nom paru en 1951 est assez fidèle.

Les conquérants de l’univers était le premier livre de la collection fusée au Fleuve Noir. Il a quatre suites, toutes éditées dans la même collection. Plus tard, Aredit a commencé sa collection Sidéral par ce cycle de science-fiction.

Cette BD m’a fait découvrir Richard-Bessière. J’avais 10 ans, et j’achetais régulièrement Sidéral. Plus récemment, le cycle en romans a été réédité au format omnibus chez Eons. Un seul livre contient les cinq romans et est sorti en 2006. Plutôt que de rechercher les cinq livres originaux, j’ai préféré acheter cet omnibus qui contient :

1 — Les Conquérants de l’univers
2 — À l’assaut du ciel
3 — Retour du Météore
4 — Planète vagabonde
5 — Sauvetage sidéral

C’est donc avec un certain plaisir que je vois cette réédition BD en grand format chez Ananké. Plaisir de retrouver une histoire que j’avais presque oubliée, car lue pendant mon enfance. Surtout de retrouver les dessins de Raoul Giordan. Le dessinateur a un style très caractéristique qui se marie très bien avec le noir et blanc de l’époque. Ses mondes, ses cités, ses extraterrestres correspondent à une science-fiction qui peut paraitre naïve aujourd’hui, mais qui avait son charme à l’époque. Les fusées se posent debout sur leurs ailerons. Les cités mélangent l’acier et le verre, et sont séparées par de grandes esplanades. Les extraterrestres sont fréquemment humanoïdes. Giordan a un gout prononcé pour les femmes aux belles formes, correspondant aux standards de l’époque. Dommage qu’elles n’avaient pas un plus grand rôle dans chaque histoire. Dans les conquérants de l’univers, c’est Mabel, membre de l’équipage qui apporte une touche de féminité (ce qui n’est pas le cas dans la série Météor du même dessinateur).

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J’avoue que je n’ai pas lu grand-chose d’autre de Richard-Bessière. À l’époque, je préférais lire un Jimmy Guieu, un André Caroff ou le cycle Perry Rhodan, tous trois aussi au Fleuve Noir. Je me suis davantage tourné vers les adaptations BD tirées des romans Richard-Bessière. Donc, cela reste un auteur à découvrir lors de réédition en omnibus.

L’histoire de ce premier tome des conquérants de l’univers est assez simple. Le professeur Bénac a mis au point un vaisseau spatial, le Météore. À son bord, il compte explorer le système solaire. Trois personnes sont censées l’accompagner : Jeff Dickson le journaliste, Richard Beaumond son filleul, et Mabel Peterson qui l’a convaincu qu’une femme devait faire partie du voyage. Lors du décollage, Ficelle, le mécanicien du professeur, va se retrouver enfermé sur le vaisseau en même temps que Don Alfonso, un ingénieur aux intentions pas très nettes. Le voyage commence avec une halte sur Deimos, un des satellites de la planète Mars, avant de prendre la direction de Mars. Mais le Météore accélère soudain vers la planète rouge. L’équipage découvre rapidement que le vaisseau est contrôlé à distance par les Martiens. Le professeur Bénac et son équipage vont faire la connaissance des Martiens et découvrir que ceux-ci sont incapables de quitter leur planète. Il va résoudre scientifiquement ce problème, et repartir pour continuer son périple.

Ce premier tome ne va pas plus loin. Cela peut paraitre totalement dépassé comme science-fiction, mais ça se laisse lire malgré les incohérences par rapport à nos connaissances actuelles en astronomie. Il faut donc lire cette BD avec l’esprit de l’époque, sans se focaliser sur l’aspect technique. C’est de la science-fiction d’un autre âge.

Je voudrais attirer l’attention sur cette nouvelle édition, car deux grands illustrateurs et dessinateurs en font partie. Giordan qui a dessiné l’histoire de Richard-Bessière, et surtout Brantonne qui signe la couverture. Ce dernier a d’ailleurs signé la plupart des couvertures de la collection fusée chez Fleuve Noir. La couverture de cette BD correspond bel et bien à celle du roman de 1951. C’est un petit détail que j’apprécie beaucoup en tant qu’amateur de science-fiction.

J’ai une seule critique à formuler concernant cette BD, c’est son prix vraiment dissuasif. En 1968, la version Sidéral coutait deux francs français. Aujourd’hui, presque un demi-siècle plus tard, elle dépasse les quarante euros. C’est indécent, même pour un tirage limité à 230 exemplaires. Apparemment, l’éditeur est habitué à pratiquer de tels tarifs avec ses autres cycles.

En dehors de cela, j’espère qu’Ananké continuera de réédité les Sidéral, mais pourquoi pas tous les Giordan ? Le cycle Météor dessiné aussi par Giordan sort à intervalle irrégulier chez le même éditeur. J’espère qu’il sera plus régulier pour les conquérants de l’univers.

BD clairement pour amateur de science-fiction et nostalgique d’une époque où l’aventure prenait le dessus sur la véracité scientifique. Histoire d’un autre temps, qui peut faire sourire aujourd’hui, mais quelle belle imagination de la part de Richard-Bessière, et quel très beau trait de crayon de Raoul Giordan. Un classique de la science-fiction ressuscité.

Les conquérants de l’univers, F. Richard-Bessière & Raoul Giordan, Editions Ananké, 2014, 108 pages, illustration de Brantonne

Les conquérant de l'univers

Petit-fils d’Algérie – Joël Alessandra

Voilà une bande dessinée qui n’en est pas vraiment une, mais qui mérite le détour. Joël Alessandra assume le rôle de dessinateur, scénariste et coloriste pour cette histoire qui est publiée chez Casterman. Mais est-ce vraiment une histoire ? C’est davantage la quête d’un homme à la recherche de ses origines.

En tant que Belge, je ne connais pas l’histoire de l’Algérie, pas plus que l’histoire des pieds noirs. Les seules images que j’ai de ces derniers sont celles de personnages de films, ou d’acteurs et chanteurs qui ont représenté cette culture. Je dis cette culture, car je trouve péjoratif de dire colons ou expatriés. Culture, car elle est issue de plusieurs pays méditerranéens.

À travers un livre de 128 pages, Joël Alessandra qui n’a pas connu l’indépendance de l’Algérie décide de nous retracer son propre périple pour retrouver les lieux où a vécu sa famille, c’est-à-dire à Constantine. C’est un voyage dans lequel le lecteur suit l’auteur qui s’est lui-même mis en scène. Et l’idée est originale, car ce dernier se pose la question de savoir si ses ancêtres étaient des gens bien. La réponse lui est donnée au fil de son voyage, grâce à des témoignages de personnes qui ont connu sa famille.

À l’origine, la famille de Joël Alessandra est italienne. Au début du vingtième siècle, pour fuir la misère en Italie, elle a émigré en Algérie, qui était encore une province française. Les Alessandra se sont établis à Constantine et ont participé à bon nombre de constructions qui existent encore aujourd’hui.

L’Algérie a connu sa rébellion contre l’autorité française. Défaites, mais aussi victoires, qui ont vu l’indépendance du pays en 1962 et l’expulsion des pieds noirs vers la France. Parmi ceux-ci, la famille Alessandra. Les colons entretiennent une certaine inimitié face à l’autorité française de l’époque qui ne les a pas soutenus, c’est-à-dire le général de Gaule. En plus de cela, ils ne sont pas vraiment les bienvenus en France.

Les années passent, Joël Alessandra voit le jour, et ce n’est qu’en 2013 qu’il décide de visiter les lieux jadis occupés par sa famille en Algérie. S’y rendre n’est pas aussi simple que cela, car sur place il est accompagné par un ange gardien qui veille sur lui. Mais pourquoi ?

C’est un excellent moment de dépaysement passé avec cette bande dessinée qui tient à la fois du livre d’histoire, d’ethnologie, de géographie et d’autobiographie. On découvre une partie de l’Algérie à travers le regard de personnes attachantes qui restent nostalgiques d’une certaine époque. Les décors dessinés par Joël Alessandra donnent envie de les voir en vrai, de se rendre sur les lieux. Un sentiment de bien-être et de curiosité se dégage de se livre. Le tout agrémenté de photos qui parsèment le livre, qui font découvrir un pays et une culture mal connus des Européens.

Le voyage de Joël Alessandra est une longue promenade qui part de Marseille, passe par Constantine, pour se terminer à Paris. Un beau livre, plein de mélancolie et de souvenir qui nous rappellent que notre existence sur Terre est éphémère, mais que rechercher nos racines nous aide parfois à comprendre qui nous sommes vraiment. Un beau livre qui vaut autant pour ses dessins, que pour l’histoire vécue qu’il nous propose.

Petit-fils d’Algérie, Joël Alessandra, Casterman, 2015, 128 pages

Petit-fils d'Algérie

Centaurus : Terre promise – Léo, Rodolphe, Janjetov

Cycle de science-fiction paru chez Delcourt, Centaurus annonce une histoire intéressante à plus d’un titre. Léo, Rodolphe et Janjetov nous emmènent dans un vaisseau-monde qui fait route vers Alpha du Centaure. À son bord, 9800 passagers qui ont quitté la Terre. Quatre siècles plus tard, leurs descendants arrivent enfin à proximité d’une planète habitable dans ce système.

Si l’histoire est classique en science-fiction, elle est amenée de manière originale par ses concepteurs. D’abord à travers deux jumelles, June et Joy, dont une des deux est aveugle. La particularité de celle-ci, c’est qu’elle arrive à voir lorsque sa sœur est à proximité, et qu’elle fait des dessins qui ressemblent étrangement à des lieux correspondant à la planète que les colons vont explorer.

Après quatre siècles de voyage, le vaisseau-monde commence à manquer de ressources. De plus, il y a des équipements qui nécessitent d’être remplacé ou abandonné. La seule solution c’est de coloniser la planète qui se présente. Le gros problème, c’est qu’on y détecte des traces de civilisation, et que les animaux  sont des dinosaures. Il faut donc monter une expédition, et espérer rencontrer les habitants de ce monde.

Reste un autre mystère. Pendant ce long voyage, un intrus s’est glissé dans le vaisseau-monde. Une inspection de la coque à révéler qu’un sas a été soudé de l’intérieur, une vingtaine d’années plus tôt.

Centaurus 2

L’histoire est bien développée, et plusieurs intrigues captent l’attention du lecteur et amateur de SF que je suis. Il ne m’en faut pas plus pour attendre la suite.

Si je reconnais bien là le genre d’univers que Léo à l’habitude de proposer, il n’en reste pas moins que cette complicité avec Rodolphe et Janjetov est excellente. On peut facilement imaginer que cette histoire va prendre quatre ou cinq tomes en bande dessinée, et autant d’années de patience. La qualité du dessin est au rendez-vous. Janjetov nous montre un vaisseau-monde en détail, mieux qu’on ne pourrait l’imaginer. Il en est de même pour le scénario de Léo et Rodolphe qui est excellent. Les personnages sont intéressants, à la forte personnalité. On les découvre au fil des pages de ce premier tome.

Cette BD est accompagnée d’un ex-libris représentant June et Joy. À coup sûr, un cycle que je vais suivre jusqu’au bout. À conseiller. Mais il faudra patienter pour connaitre la suite de cette histoire.

Centaurus : T.1 Terre promise, Léo & Rodolphe & Janjetov, 48 pages, Delcourt, 2015

Centaurus

Universal War Two, tome 2 – Denis Bajram

Le tome 2 d’Universal War 2 sort en librairie. Ce second cycle est bien une suite de UW1, qui se passe dans le futur. Inutile de signaler que si vous n’avez pas lu le premier cycle, celui-ci vous paraitra par moment compliqué. Denis Bajram a mis plusieurs années avant de se décider à écrire et dessiner la suite de sa bande dessinée de science-fiction, mais cela valait la peine, car ce nouveau cycle est à la hauteur de nos espérances.

Il faut savoir que Universal War devrait comprendre trois cycles de six tomes, consacré à du pur space opera mâtiné de voyages dans le temps. Espérons que Bajram mènera à bien un projet d’une telle ampleur. Le premier cycle est déjà une BD culte, et ce deuxième cycle risque de le devenir également.

Je pensais chroniquer individuellement le tome 1 et le tome 2. Mais après réflexion, j’ai décidé de présenter mentionné le tome 1 dans cette chronique. Comme l’action est relativement lente et planifiée sur 6 tomes, il est difficile de parler d’un tome sana aborder le précédent.

Après la destruction de la Terre par les C.I.C dans le premier cycle, une nouvelle menace se présente dans le système solaire. Des triangles noirs font leur apparition et s’assemblent pour former une carapace autour d’un astre. C’est d’abord au tour du soleil de disparaitre définitivement. Son absence perturbe les planètes du système solaire, qui ne suivent plus une orbite stable. Elles deviennent des astres erratiques qui se dirigent vers l’extérieur du système. Les colonies humaines sont en danger, et espèrent trouver de l’aide chez les descendants de Kalish qui se trouvent dans le système de Canaan. Mais cette aide n’aura pas le temps d’arriver.

On suit l’histoire à travers une jeune héroïne, Théa, descendante de Kalish, un peu rebelle, qui a une vision différente de la situation. Elle veut aider les humains restés dans le système solaire, et pour y arriver elle tente de convaincre son oncle qui fait partie du conseil du Sanhédrin de Canaan. Malheureusement, elle n’y arrivera pas. La planète Mars va être détruite, ainsi que toute trace de civilisation dans le système.

De retour sur Canaan, elle va être obligée de faire une incursion dans le passé pour contacter Kalish et lui demander son aide. Lorsqu’elle revient à son époque avec lui, c’est pour constater que son propre monde est aussi attaqué par ce qui a détruit la Terre et le système solaire. Mais qui est derrière cette invasion ?

C’est du grand Bajram, en cinémascope et en technicolor. C’est une bande dessinée entièrement faite sur ordinateur, découpée comme un film de science-fiction, avec une mise en scène irréprochable. C’est grandiose.

Le seul reproche que je fais à cette bande dessinée, c’est qu’il faudra encore attendre quatre ans pour connaitre le dénouement de cette histoire, qui à mon avis est supérieure au premier cycle.

Universal War Two comprendra les six tomes suivants :

  • Le Temps du désert
  • La Terre promise
  • L’Exode
  • La Chute du temple
  • Les Prophètes
  • L’Inscription sur le mur

Une histoire excellente, avec des personnages bien campés, et un langage parfois châtié. Mais un drame humanitaire à l’échelle du cosmos. Reste plus qu’à savoir comment faire un bond dans le futur pour pouvoir acquérir les quatre volumes manquants de ce second cycle.

Vraiment une excellente bande dessinée de science-fiction.

Universal War Two, tome 2, Denis Bajram, 48 pages, Casterman, 2014

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