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Champignac – Etien et Beka

Dans l’univers de Spirou, il manquait une bande dessinée qui renouvellerait le genre sans dénaturer les personnages. Après le Marsupilami, le petit Spirou et Zorglub, voilà que c’est Champignac qui fait son apparition dans ce premier tome qui nous conte ses aventures lorsqu’il était plus jeune. L’histoire se passe en 1940 pendant la Seconde Guerre mondiale.

C’est Etien et Beka qui sont aux commandes de ce premier tome. David Etien qu’on connait pour avoir dessiné « L’emprise » le neuvième tome de la quête de l’oiseau du temps, ou le cycle « Les quatre de Baker Street ». J’avais un peu peur à l’idée qu’on touche à un des personnages phares de Spirou. Mais rien que la couverture m’a rassuré. Etien est au sommet de son art réalise certainement une des plus belles bandes dessinées.

Beka m’a intrigué jusqu’au moment où j’ai découvert que ce pseudonyme cachait en fait deux noms distincts : Caroline Roque et Bertrand Escaich, scénaristes et auteurs qui ont déjà un nombre conséquent d’histoires à leur palmarès. Je dois avouer que je n’ai rien lu de Beka avant ce Champignac mais le travail qu’ils ont fait sur cette BD est excellent.

Champignac reçoit un message codé de son ami anglais Black. Après avoir décrypté celui-ci, il comprend que son ami a besoin de son aide en Angleterre pour une mission très importante. L’invasion par les Allemands du château de Champignac va l’inciter à se rendre rapidement en Angleterre. Et après quelques péripéties pour traverser la Manche, il arrive à Bletchley où il fait la connaissance de Blair Mackenzie une jeune femme qui a gagné un concours de mots croisés. En fait, les services de renseignements anglais recrutent des personnes intelligentes pour décrypter le code de la machine Enigma. Champignac et Blair Mackenzie sont libres d’accepter cette mission. Comme c’est le cas, ils renforcent l’équipe d’Alan Turing.

L’album explique dans les grandes lignes comment fonctionne Enigma et comment les services de renseignements vont décrypter ce code et essayer de changer le cours de la guerre sans que les Allemands s’en rendent compte. L’histoire est bien construite et colle assez bien à la réalité. Bien sûr, on pourra toujours reprocher que ce soient les Polonais qui ont fourni aux Français et aux Anglais les premières informations sur la machine Enigma. Et ce sont les Anglais, grâce à Alan Turing, qui ont décodé les messages que les forces allemandes s’échangeaient pendant la guerre. Le style oscille entre vérité historique et personnages un peu fantaisistes et amusants.

Pour ceux qui veulent approfondir le sujet sur la machine Enigma et son code, et rester dans la bande dessinée, je conseillerais comme complément « Le cas Alan Turing » de Liberger et Delalande. C’est le même sujet traité sur un ton biographique. Je préfère évidemment la version Champignac.

Reste que Champignac est une excellente BD, très bien dessinée avec un scénario solide, dans lequel on retrouve un Pacôme plaisant, amoureux et intelligent à souhait. L’histoire tient en 64 pages (et pas 48 comme c’est souvent le cas). Les scénaristes n’ont pas été avares sur l’histoire, et le dessinateur nous présente des personnages crédibles dans des décors qui le sont tout autant.

Voilà une BD qui a accroché le lecteur que je suis, qui m’a captivé jusqu’au bout au point de la lire d’une seule traite. Je préfère même ce jeune Pacôme Hégésippe Ladislas conte de Champignac à sa version Spirou. Et le voir amoureux de Blair Mackenzie rend la situation cocasse, surtout sur fond de seconde guerre mondiale.

Certains personnages historiques font leur apparition dans cette BD. Winston Churchill, Alan Turing, mais aussi Ian Fleming le créateur de James Bond, Adolf Hitler qui dès le début jette une ombre sur cette histoire. Je me suis demandé si le groom en page 64 était un parent de Spirou. Qui sait ?

Album à conseiller, à dévorer, et cycle à suivre de près. Vraiment excellent.

Champignac : Enigma, Etien et Beka, Dupuis, 2019, 64 pages

Champignac - Etien et Beka

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La vraie vie – Adeline Dieudonné

Au départ, La vraie vie d’Adeline Dieudonné n’était pas dans ma liste de lecture. Et le fait qu’on en parle partout et que son livre se retrouvait dans toutes les librairies m’inquiétait un peu. Avec la rentrée littéraire de septembre, j’ai donc décidé de ne pas me focaliser sur les sorties trop médiatisées. Trois mois plus tard, une interview d’Adeline Dieudonné faite par Hadja Lahbib sur la RTBF m’a donné envie d’en savoir plus sur cette auteure dont le visage ne m’était pas totalement inconnu.

Après avoir chroniqué les derniers livres d’amies comédiennes et « prof d’unif », La vraie vie m’attendait. Pas ma vie personnelle, pas celle d’Adeline Dieudonné, mais celle décrite dans son roman.

À travers les yeux d’une petite fille de dix ans, j’ai abordé ce livre sans deviner où celui-ci m’emmènerait. Et la surprise est effectivement au rendez-vous à plusieurs reprises. La première question que je me suis posée c’est : comment s’appelle cette petite fille ? Je ne l’ai jamais appris, même en terminant le livre. Adeline Dieudonné a caché le nom de son héroïne. En fait, à part le frère, le professeur, l’amie Monica et quelques animaux, tous les personnages ont plutôt des pseudonymes (le champion, la plume).

Le roman s’étale sur cinq ans, pendant lesquels on va suivre cette petite fille qui passe de l’enfance à l’adolescence. Elle a un petit frère, Gilles âgé de six ans, qu’elle protège du mieux qu’elle peut. Un père comptable qui aime chasser du grand gibier, qui peut faire preuve de violence dans ses paroles ou ses actes, qui est un vrai prédateur. Et une mère quasi inexistante comparable à une amibe, parfois battue par son mari. Elle s’intéresse plus à ses petites chèvres et ses perruches qu’à ses propres enfants. À cela s’ajoute le décor, le Démo, un lotissement qui n’a rien d’attirant, qui pourrait se situer n’importe. Dès la première ligne du roman, on apprend que dans la maison où habite cette famille une des chambres est réservée aux cadavres. Cadavres dans le cas présent correspondent à des animaux empaillés. Ce détail va donner le ton au reste du roman.

Lors de la première année, un évènement va profondément marquer les deux enfants, en particulier Gilles le petit frère. L’explosion du siphon de crème Chantilly du glacier. Les deux enfants sont alors confrontés à la dure réalité de la vie et de la mort. Si Gilles va s’enfermer dans un mutisme et perdre son sourire, sa grande sœur va tenter de le préserver du choc psychologique créé par cet évènement. C’est alors qu’elle a l’idée de vouloir comme dans le film «Retour vers le futur» revenir dans le passé pour changer le cours du temps. Inventer le même système que celui de la DeLorean de Doc Brown. Mais c’est un rêve d’enfant, et pour y arriver il faut connaitre la physique quantique et la relativité. Au fil des années, la petite fille, qui est une surdouée va étudier et parfois passer des années scolaires. Elle a pour modèle Marie Currie et va suivre des cours supplémentaires auprès d’un vieux professeur de sciences. Son rêve de voyage dans le temps, de changer les évènements restera un rêve. Et pendant toutes ces années, elle va voir son frère se renfermer sur lui-même, torturer des animaux et prendre gout au même plaisir que son père, la chasse. Les cinq années pendant lesquels se déroule l’histoire, notre héroïne va aussi découvrir sa sexualité et ses fantasmes, qui auront une grande influence sur ses propres décisions. La petite fille devient petit à petit une femme.

Le père est de plus en plus violent avec les membres de sa famille. La petite fille qui est devenue une adolescente se voit une nuit devenir la proie de son père, de son frère et d’autres chasseurs. C’est une chasse à l’homme nocturne en pleine forêt qui se déroule. Elle ne veut pas être le gibier, pas plus qu’elle ne tient à devenir une prédatrice. À ce stade de l’histoire, on se demande en tant que lecteur comment un tel monstre de père peut exister. Heureusement, notre héroïne a une motivation suffisamment grande pour surmonter l’adversité de sa propre famille. Sa volonté farouche de sauver son petit frère de l’influence de l’hyène qui trône à la maison lui donne le courage de faire face à son père et à son frère qui lentement bascule vers l’obscurité.

Jusqu’à la scène finale, Adeline Dieudonné maintient le suspense sur ce roman. Comme lecteur, impossible de lâcher le livre jusqu’à la dernière page. D’un autre côté, on ne veut pas que le roman se termine. Il y a un dilemme à résoudre pour le lecteur. Achever ce livre ou ne pas être pressé de savoir ce qui va arriver à notre héroïne. Une certitude, ce livre ne tombera pas des mains !

Ce que j’ai bien aimé dans la façon d’écrire d’Adeline Dieudonné, c’est que derrière une écriture concise, tranchante et  toujours fluide, elle parvient à nous détailler les moindres émotions de son héroïne, les moindres pensées de celle-ci à travers des métaphores qui font parfois sourire et favorisent l’empathie du lecteur vis-à-vis d’elle. On a peur pour cette petite fille et on a envie que son père soit neutralisé par tous les moyens.

La lecture de ce roman ne met pas à l’abri le lecteur qui va être confronté à plusieurs évènements importants, similaires à des coups de tonnerre dans l’histoire, qui vont ébranler ses convictions. Oui, c’est très bien amené et j’ai été surpris à plusieurs reprises. Merci Adeline!

Comme je le dis plus haut dans cette chronique, l’histoire peut se passer n’importe où. Mais quelques petits détails sont révélateurs. Des smoutebollen, c’est-à-dire des croustillons, c’est typiquement belge et bruxellois en particulier. Ce sont les beignets qu’on peut manger à la foire. Le Bruxellois que je suis l’a directement constaté avec un large sourire et un clin d’œil pour l’auteure.

J’ai adoré ce livre, que je vais m’empresser de faire lire à des proches, mais aussi à des adolescents qui seraient dans la même tranche d’âge que notre héroïne. Hors de question pour moi de couper les ponts avec ce livre que je viens de terminer. J’ai donc décidé d’enchainer avec la pièce de théâtre Bonobo Moussaka toujours d’Adeline Dieudonné. C’est dans un autre registre, plus humoristique, mais j’adore aussi.

Une interview pour mon blog et pour le magazine Phénix ne serait pas pour me déplaire, tellement j’ai adoré lire ce livre.

En un peu moins de 270 pages, j’ai vécu un excellent moment de lecture avec un livre qui mérite amplement les prix qu’on lui a décernés (Prix première plume, prix du roman FNAC, Prix Filigranes, Prix Rossel, Prix Renaudot des lycéens). La vraie vie tient toutes ses promesses et Adeline Dieudonné est décidément une auteure (ou écrivaine) sur laquelle il faudra compter dans le futur. À lire absolument.

La vraie vie, Adeline Dieudonné, L’iconoclaste, 2018, 266 pages

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Place des ombres, après la brume – Véronique Biefnot et Francis Dannemark

Un nouveau roman de Véronique Biefnot et Francis Dannemark est toujours un événement marquant dans la production littéraire littéraire belge. Qu’ils arrivent à écrire à quatre mains des histoires originales tient de la gageure. Bien sûr, d’autres auteurs s’y sont essayés, mais pas de manière aussi réussie qu’eux deux.

La première question qu’on peut se poser sur ce livre, c’est de savoir s’il s’agit d’un ou deux romans. En fait, c’est bel et bien une seule histoire, dont les deux parties se passent à vingt ans d’écart. La première se situe dans les années 1980, et la seconde en 2000. La première est écrite par Véronique Biefnot, et la seconde est écrite par Francis Dannemark.

On avait précédemment lu des romans écrits à quatre mains par les deux auteurs. Voilà que le duo nous propose un diptyque dont chacun a écrit une partie, au départ d’un scénario élaboré ensemble. Et cela fonctionne toujours. Le tandem est bien rôdé !

C’est d’autant plus difficile de chroniquer chaque partie du livre, car trop en dire sur la première partie donnerait des informations aux lecteurs sur la seconde partie. Je m’abstiendrai donc d’en dire trop sur l’histoire pour permettre au futur lecteur de découvrir le roman.

Place des ombres

Reste qu’avec Place des ombres, on retrouve le style d’écriture plus dramatique, plus sombre de Véronique Biefnot, qu’on avait déjà découvert dans sa trilogie (Comme des larmes sous la pluie, Les murmures de la terre, Là où la lumière se pose). Comme d’habitude, le style est soigné, précis, fluide, et… mystérieux. Avec un sens du détails qui lui est propre.

Si le fantastique a déjà été abordé précédemment dans les romans « Sous les ruines de Villers », ici on a droit à une dimension nouvelle et je pense que Jean Ray, Thomas Owen ou Michel de Ghelderode ne renieraient pas cette histoire. Par ailleurs, Véronique Biefnot peut allier le noir et le rose, passer du drame à la comédie lorsque c’est nécessaire. Probablement parce qu’elle est aussi une comédienne qui a abordé de multiples genres sur les planches de nos théâtres.

Le personnage principal de cette première partie est Lucie, une étudiante à l’université, qui se retrouve dans une ville qu’elle va devoir découvrir. Pas très loin de la place des Ombres, elle va faire la connaissance d’Evariste Jussieux un vieil herboriste qui tient son officine au rez-de-chaussée et de madame Latourelle, la propriétaire de la demeure dans laquelle Lucie va occuper un appartement. Lucie « adoptée » par un grand chien noir aux yeux d’ambre qui ne la quitte pas un instant, va bientôt être confrontée à d’étranges phénomènes en ces lieux et découvrir que ces deux personnes sont liées au sort de la maison. Une histoire révolue ? Peut-être pas : un événement tragique et spectaculaire va se produire, dont Lucie sera la victime… Il y a le danger sournois et invisible, que Lucie ignore alors qu’elle est la victime, et le danger imprévisible d’une demeure qui n’a pas encore livré tous ses sombres secrets.

Ce n’est qu’avec l’arrivée inattendue de son amie Maud que les événements tragiques vont trouver une explication rationnelle… Mais ne faudrait-il pas dire surnaturelle ?

Cette première partie se termine sur une note à la fois triste et rassurante, qui donne évidemment envie de lire la seconde partie de ce roman.

À noter que le fil rouge de cette histoire est un autre livre : Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire.

Après la brume

Dans la deuxième partie du roman, on retrouve Maud vingt ans plus tard. Elle a perdu son mari et sa mère, tandis que son fils est hospitalisé. Un nouveau personnage répondant au nom de La Brume fait son apparition. Taciturne, mystérieux, mais toujours aimable et attentif, il est accompagné d’un grand chien noir. Maud se sent rassurée par sa présence et il sera à son côté lorsqu’elle se rendra dans le château de  son père.

La brume semble être un étranger à toute cette histoire, et l’on sait peu de choses de lui. Et pourtant – mais le lecteur ne le découvrira que bien plus tard – des liens inattendus le rattachent aux protagonistes que l’on a appris à connaître depuis le début du diptyque.  Peu à peu, les pièces éparses s’assemblent…

Le ton et le style de Francis Dannemark sont certes légèrement différents de ceux de Véronique Biefnot mais le mystère plane toujours et nous sommes tout autant dans un registre où le fantastique règne en maître, quoique toujours dans un cadre réaliste

Je me demande à quoi aurait ressemblé ce roman si dès le départ il avait été écrit à quatre mains, comme c’était le cas pour les livres précédents des deux auteurs. Ou ce que cela aurait donné si Francis Dannemark avait écrit la première partie et Véronique Biefnot la seconde. Mais ces questions, qui sont de purs jeux de l’esprit (privilège du lecteur !) ne doivent pas nous faire perdre de vue qu’il s’agit d’une histoire qu’ils ont imaginée ensemble et, bien sûr, retravaillée en duo.

Dans cette « Place des Ombres, après la brume », on ne retrouve pas la charmante douceur de La route des coquelicots, ou la tendre nostalgie de Kyrielle Blues. Au cœur de ce diptyque, c’est un drame qui pose sa marque, et le mystère plane en permanence sur cette histoire, qui n’est pas moins agréable à lire, mais plus dense, plus tendue. C’est une nouvelle dimension dans le travail de ce duo ! Qui annonce d’autres collaborations dans l’avenir. À lire sans aucun doute !

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D’encre et de sang – Renaud et Gihef

D’encre et de sang, de Gihef et Renaud est une bande dessinée en deux tomes qui se passe à Bruxelles à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette BD est éditée par Sandawe en crowdfunding. Le deuxième tome est sorti en février 2016.

Le hasard fait que j’étais en train d’écrire un court roman qui se passe en partie à la même époque à Bruxelles. J’avais fait des recherches sur l’occupation allemande à Bruxelles pendant les quelques jours qui précédaient la libération de la ville. Et Ô miracle, voilà que cette BD aborde en partie le sujet. Elle m’a aidé à visualiser les lieux et scènes de mon propre roman. Si j’ai grandi et j’habite Bruxelles, je ne sais pas toujours à quoi ressemblait la ville pendant la Seconde Guerre mondiale.

J’ai découvert le premier tome grâce au site Sandawe, et je l’ai pratiquement lu d’une traite avant de devenir edinaute pour le second tome. Ma patience est récompensée avec la sortie de la seconde et dernière partie de l’histoire.

D'encre et de sang T1

C’était impossible de chroniquer le tome 2 sans faire référence au tome 1. J’ai donc décidé de chroniquer l’histoire complète.

Katja Schneider, jeune journaliste d’investigation autrichienne, arrive à Bruxelles en septembre 1944. Elle est recommandée par Berlin pour rejoindre l’équipe rédactionnelle du journal Le Soir. À l’époque, le journal servait de propagande à l’occupant allemand.

Depuis que son fiancé est emprisonné par les nazis en Autriche, Katja a rejoint la résistance. Elle découvre que son fiancé est peut-être vivant et prisonnier dans un camp. Pour le compte de la résistance belge, elle doit aussi retrouver Léon Degrelle, collaborateur et instigateur d’un mouvement d’extrême droite. La résistance veut éliminer l’homme avant que les forces de libération n’arrivent dans le pays.

Officiellement, Katja enquête sur une série de meurtres de jeunes femmes juives. Leurs corps sont mutilés et découpés. Ses investigations la mettent en danger, soit parce que ses questions sont trop ciblées sur Léon Degrelle, soit parce qu’elle éveille des jalousies au sein des Allemands. Découvrir le coupable des meurtres met sa vie en péril

Ambiance feutrée, intrigues multiples, très beaux dessins qui montrent le Bruxelles de l’époque, cette bande dessinée à nécessité pas mal de recherches historiques. Il faut ajouter à cela une héroïne plutôt jolie, qui n’a pas peur de se mettre dans l’embarras. C’est un thriller pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les dessins de Renaud sont splendides tandis que le scénario de Gihef est travaillé et donne envie de lire cette bande dessinée jusqu’au bout. Vraiment une excellente BD.

Journal Le Soir

Très peu de BD abordent le problème de l’occupation en Belgique, et à Bruxelles en particulier. Il y a bien sûr D’encre et de sang en deux tomes, mais il y a aussi Ars Magna en trois tomes d’Alcante et Jovanovic. C’est une bonne chose, car on avait l’impression que l’occupation n’existait qu’en France, et que les pays voisins étaient épargnés par les Allemands. Il n’en est rien. Il faut savoir qu’à Bruxelles pendant la guerre, un millier de personnes a été tué par l’occupant. Il existe des témoignages de cette période triste de notre histoire.

Renaud et Gihef ont décidé d’aborder des thèmes sérieux comme l’assassinat de femmes juives, mais aussi comme la traque de Léon Degrelle. Ils reviennent sur la publication du faux soir (le soir volé) avec un dossier qui clôt le premier tome. On le voit, un long travail de recherche a été effectué pour cette bande dessinée. L’intrigue de départ cache d’autres fils conducteurs, qui mèneront Katja Schneider, la jeune journaliste, dans des méandres sombres de l’occupation à Bruxelles.

Je pense que cette BD ouvre une voie inexploitée par les scénaristes et dessinateurs de BD, et qu’elle vaut la peine d’être approfondie à travers d’autres faits historiques dans lesquels des personnages fictifs vont évoluer. J’espère que ce sera le cas. On peut remercier Sandawe d’avoir cru dans ce projet. Mais ce serait bien que les éditeurs traditionnels s’intéressent aussi au genre.

J’ai juste une remarque à faire concernant la page 17 du tome 2. À mon avis, il manque un phylactère qui fait référence à la scène d’introduction du premier tome, question d’expliquer aux lecteurs que les changements vestimentaires de Katja Schneider entre les pages 16, 17 et 18. En dehors de ce petit détail, la BD est excellente.

C’est une bonne BD, qui ne laisse pas indifférent le lecteur que je suis. J’ai un gout de trop peu, car j’aurais aimé trouver à la fin du tome 2 un second dossier sur les dernières heures de l’occupation à Bruxelles. Je sais, j’en demande un peu trop, mais c’est parce que j’ai vraiment apprécié cette bande dessinée.

D’encre et de sang, Renaud et Gihef, édition Sandawe, 48 pages (tome 1, 2014), 48 pages (tome 2, 2016)

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Littérature belge d’aujourd’hui – Jacques De Decker

On ne présente plus Jacques De Decker, écrivain, journaliste, dramaturge belge, à qui on doit un grand nombre de chroniques dans les pages du soir. Depuis 1971, c’est un observateur et acteur privilégié de la culture belge, et de la littérature en particulier. Avec ce livre édité par Espace Nord, il nous propose une trentaine d’auteurs qui ont marqué la littérature entre 1971 et 2010.

Bien sûr ce livre n’est pas exhaustif et n’inclut pas toute la production belge. Mais les principaux auteurs se trouvent dans ce livre. Les chroniques de Jacques de Decker sont bien sûr subjectives, mais la qualité de celles-ci fait qu’on peut s’en servir de référence.

Les auteurs sont présentés dans l’ordre alphabétique. On y trouve Jean-Baptiste Baronian, Alain Berenboom, Jacques Crickilion, Francis Dannemark, Jacqueline Harpman, Pierre Mertens, Amélie Nothomb, Thomas Owen, Eric-Emmanuel Schmitt, Jacques Sternberg.

À travers les principaux livres, De Decker nous fait une synthèse de chaque auteur, de chaque parcours littéraire. Si la ligne générale de chaque livre y est décrite, le style l’est également. La genèse de chaque livre n’est pas oubliée. De cette manière Jacques De Decker va à l’essentiel et fait gagner du temps au lecteur qui veut découvrir la littérature belge.

Je pense que mon ami et collègue Bruno Peeters du magazine Phénix est mieux placé que moi pour chroniquer ce livre. Comme je continue à explorer la littérature belge, j’avoue que j’ai encore beaucoup à découvrir, et le choix de ce livre sert justement à combler partiellement cette lacune.

Le seul reproche que je fais, c’est que ce livre s’arrête à 2010, alors que, publié par Espace Nord, il date de fin 2015. Il manque donc cinq années pendant lesquelles de nouveaux auteurs ont fait leur apparition et ne sont pas présents dans cette édition. J’aurais aimé y trouver Barbara Abel, Véronique Biefnot, Armel Job, Patrick Delperdange, Dulle Griet pour n’en citer que quelques-uns. Je suis certain que cet oubli sera réparé dans une prochaine version.

Ce petit livre donne une idée de ce qu’est la littérature belge contemporaine. Si on ne se focalise pas sur la période couverte (1971-2010), on peut dire que Jacques De Decker a atteint son objectif en proposant un panel d’auteurs représentatif. Et au vu du prix très démocratique de ce livre (9 euros), ce serait une erreur de le laisser passer. Donc, amateur de littérature belge, je vous invite à découvrir des auteurs qui viennent d’un pays qu’on dit surréaliste et qui sont fréquemment édités dans la francophonie.

Littérature belge d’aujourd’hui (La brosse à relire), Jacques De Decker, Espace Nord, 2016, 336 pages.

La ittérature belge

Kyrielle Blues – Biefnot-Dannemark

Après La route des coquelicots, roman qui racontait le périple à travers l’Europe de vieilles dames bien gentilles, on pouvait se demander ce que le tandem Biefnot-Dannemark (Véronique Biefnot et Francis Dannemark) allait nous concocter comme nouveau roman. Et à peine un an après le premier livre écrit à quatre mains, voici qu’ils nous proposent une histoire totalement différente où on retrouve le style caractéristique des deux romanciers.

Je me fais parfois la remarque que Biefnot-Dannemark, c’est un peu comme Boileau-Narcejac, mais en littérature belge. Un duo qui écrit des livres différents de leur production respective et qui touche un plus large public en écrivant à deux.

Encore une fois, je me pose la question de savoir qui a écrit quoi, sans parvenir à déceler qui est l’auteur d’une scène en particulier. Et pourtant je connais les deux auteurs. La seule certitude dans ce livre, c’est que les aquarelles qui parsèment chaque chapitre et agrément la lecture, sont dessinés par Véronique Biefnot. Le noir et le bleu sont les seules couleurs utilisées et renforcent le ton général, l’ambiance, le climat de cette histoire. La seule exception c’est le cendrier et la photo sur le piano.

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Dans Au tour de l’amour, le livre de poésie que les deux auteurs avaient commis en même temps que La route de coquelicots, Véronique Biefnot avait déjà montré son talent de peintre à travers une série d’aquarelles en sépia. Et le résultat était splendide. Ici, Véronique va plus loin en proposant une cinquantaine de dessins qui ne sont pas issus de l’histoire, mais qui donnent à celle-ci un ton particulier. Si tous les livres étaient comme celui-ci (textes et dessins), il y aurait probablement plus de personnes qui se mettraient à lire.

Kyrielle Blues, c’est d’abord un événement dramatique dans l’existence de Nina Desmarais qui vit à Bordeaux. Son prénom est un hommage à Nina Simone. Un jour de septembre, elle vient de perdre son père, Teddy qui était pianiste de Jazz. Celui-ci lui a laissé un testament chez Antoine de Laval un notaire d’Hazebrouck (département du Nord à proximité de la Belgique). Alors qu’elle ne voulait plus remettre les pieds dans cette ville, elle décide de s’y rendre et parcourt les 700 kilomètres qui séparent Bordeaux d’Hazebrouck. Le cœur gros et des reproches plein la tête adressés à l’âme de son père qui l’a quitté trop tôt, elle se rend chez le notaire pour régler les formalités d’usage liées au décès.

La lecture du testament va permettre à Nina de replonger dans le passé de ce père pianiste souvent parti en tournée. À travers des flashbacks et une kyrielle d’objets qu’il lui a laissés, elle va découvrir des facettes de son père qu’elle ignorait. Et pour l’aider dans à raviver ce passé familial et musical, Antoine va non seulement lui lire le testament, mais va aussi lui remettre un DVD sur lequel le père de Nina lui fait une révélation qui va l’ébranler.

Ce qui passe pour un moment de nostalgie, de souvenirs enfuis dans les mémoires, va être le déclic à une histoire moins triste, dans laquelle d’autres protagonistes vont avoir un rôle important à jouer. Il y a Anton le fils de Nina, Kathy et ses trois enfants, Jacqueline la secrétaire d’Antoine, et puis une rencontre inattendue, un vieux souvenir qui va resurgir inopinément et va aussi bouleverser la vie des personnages. En dire plus, c’est dévoiler le cœur du roman, ce qui serait gâché l’effet de surprise voulu par les deux romanciers.

Ce qu’il faut retenir, c’est que dans ce tourbillon de rencontres et d’événements, de bons sentiments vont naître, pas nécessairement comme le lecteur le pensera. Mais le bonheur sera au bout du chemin.

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L’histoire se passe entre Bordeaux et Hazebrouck, révèle des lieux dans lesquels la musique a une grande importance, et le jazz en particulier. Les deux auteurs ont eu la bonne idée de commencer le roman par une partie de la scène finale, sans trop dévoiler l’intrigue. Ce qui oblige le lecteur à terminer le livre pour comprendre cette scène. C’est vraiment original.

Le livre est parsemé de références musicales liées au jazz. On aurait presque envie de pouvoir écouter chaque morceau de musique cité dans le livre. Rien n’empêche le lecteur de voir ou d’entendre chaque chanson sur le Web. C’est en tout cas ce que j’ai décidé de faire.

Tout au long du livre, on découvre : September song, Stella by starlight, Everytime We Say Goodbye, What Is This Thing Called Love, Night and days, My funny Valentine, In a sentimental mood, How my heart sings, There will never be another you, The touch of your lips.

Par certains côtés, ce roman et cette musique me font penser au film Forget Paris de Billy Cristal, dans lequel il y a aussi un enterrement au début et une musique jazz. Film qui est pourtant une belle romance.

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C’est évidemment une gageure de la part des deux auteurs de mélanger musique et belle histoire, tout comme c’est une gageure de prendre comme fil conducteur la lecture du testament du père de Nina. En tant que lecteur, on pourrait penser que commencer une histoire par un événement pénible va donner un ton triste et mélancolique au reste du livre. Il n’en est rien ! Sans trop dévoiler l’histoire, on peut dire qu’il s’agit d’une belle romance, atypique, mais une belle histoire tout de même.

Un roman qui ravira les nouveaux lecteurs autant que ceux qui ont aimé La route des coquelicots. Comme ce dernier, cette histoire apporte un moment de fraicheur, de joie, et d’amusement, avec un brin de nostalgie, tout ça sur fond de jazz. Encore une fois, c’est difficile pour le lecteur de fermer le livre à la dernière page et devoir abandonner les personnages auxquels ils s’étaient habitués au fil des pages. L’addiction est totale. Mais le lecteur quittera le livre en étant rassuré sur le sort des personnages principaux. On retrouve cette constante chez Biefnot-Dannemark, quoiqu’il arrive l’histoire se termine bien, et c’est tant mieux pour le lecteur.

Pour rester dans le ton de ce roman, j’aurais envie de chanter :

C’est un beau roman, c’est une belle histoire, c’est une romance d’aujourd’hui…

Tout comme La route des coquelicots, Kyrielle Blues est une histoire qui pourrait facilement être adaptée au cinéma ou à la télévision. À partir de situation originale, les deux romanciers ont créé des personnages attachants qui doivent surmonter les difficultés engendrées par les aléas de la vie. En tant que lecteur, on aimerait bien que ces histoires passent du livre au petit ou grand écran. J’espère qu’un jour ce sera le cas.

Encore une belle histoire de Véronique Biefnot et Francis Dannemark. Un livre qui confirme tout le bien que je pense de cette complicité qui s’est établie au fil du temps. A lire absolument.

Et voici la bande annonce du livre : Kyrielle Blues.

Kyrielle Blues, Biefnot-Dannemark, éditions Le Castor astral, 280 pages, 2016, illustrations de Véronique Biefnot

 Kyrielle Blues

L’exilée – Virginie Vanos

Dans le cadre de mon exploration de la littérature belge, j’avais précédemment lu et chroniqué « Le spectateur » de Virginie Vanos. Livre que j’avais beaucoup apprécié, qui mélangeait passion, romance et tragédie. La fin du livre était imprévue et laissait les lecteurs sur leur faim. C’était un choix de l’auteur.

Heureusement, Virginie Vanos a écrit un second roman « L’exilée » qui est la suite du spectateur. Cette fois-ci, c’est à travers les yeux de Marek un jeune pédiatre, meilleur ami d’Axel le personnage principal du livre précédent, que le lecteur découvre cette nouvelle histoire. En fait, c’est la suite logique et inattendue, sauf peut-être dans la tête de l’auteur qui avait probablement envisagé cette suite. Les questions que le lecteur pouvait se poser dans le premier livre trouvent enfin leurs explications. Mais pour aboutir à ces réponses, il faut suivre la quête de Marek.

Après le décès d’Axel, Alexandra, la femme qu’il aime a complètement disparu. Marek, son meilleur ami décide de retrouver la trace d’Alexandra. Est-elle décédée ? A-t-elle fui ? Et si oui, où ? Avec ses collègues et amis, Marek va remonter un chemin de piste pour retrouver la trace d’Alexandra. Cela va le conduire aux quatre coins du monde, avec l’espoir de rencontrer l’amour de son meilleur ami. Mais les choses ne sont pas si faciles que cela, et le chemin est pavé d’incertitudes, de faux espoirs, de déceptions, qui devraient démotiver Marek. Heureusement, il n’en est rien. L’abnégation dont il fait preuve pour retrouver la belle est à la mesure de l’intrigue du roman. Marek doit concilier sa vie professionnelle à l’hôpital et ses voyages fréquents liés à sa recherche. C’est donc de manière espacée dans le temps qu’il va partir à la recherche d’Alexandra.

On pourrait trouver bizarre qu’un meilleur ami soit prêt à parcourir le monde pour retrouver une femme qui ne lui est pas destinée. Mais c’est là tout le mystère de ce livre qui révèle les sentiments du jeune pédiatre. Va-t-il trouver cette femme ? Je laisse le lecteur découvrir la réponse.

Toujours écrit dans le même style que le précédent livre, c’est-à-dire des chapitres courts qui donnent un certain rythme à l’histoire, ce live dévoile les sentiments de Marek autant que ceux d’Alexandra au moment où elle connaissait Axel. Il y a une approche psychologique détaillée des personnages, que Virginie Vanos aime montrer au lecteur. On reconnaît sa manière d’écrire, concise et limpide.

Ce livre termine l’histoire de manière concluante. Mais si le lecteur est plus rassuré que dans le premier livre, il peut toujours se poser des questions sur cette fin apaisante. Que devient Alexandra ? Je pose la question, car si un jour Virginie Vanos décide d’écrire une suite pour ce personnage, ce sera avec plaisir que je lirai.

L’intrigue tout au long de roman ne trouvera son explication que dans les dix dernières pages, après un long périple pendant lequel le lecteur découvre les attentes du personnage principal en quête de la petite amie de son meilleur ami. Si les doutes, les inquiétudes, et les sentiments sont au cœur de cette histoire, le lecteur doit rester attentif aux surprises prévues par l’auteur.

L’exilée est donc un roman court qui peut se lire de manière indépendante, mais pour lequel je conseille de lire le spectateur auparavant. En 125 pages, l’auteur nous emmène en Suisse, à Bali, en Turquie et au Mexique. Virginie Vanos a un gout certain pour le voyage, le dépaysement, les rencontres. Un gout qui doit tenir aussi au fait qu’elle est modèle et est habituée à se déplacer dans ces lointaines contrées dans le cadre de sa profession. À lire certainement.

L’exilée, Virginie Vanos, Edilivre, 125 pages, 2016

L'exilée - Virginie Vanos