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Sylvie Lainé (interview)

Après la récente chronique de l’anthologie Fidèle à ton pas balancé de Sylvie Lainé, il devenait évident de ne pas en rester là. La chronique méritait d’être accompagnée par une interview de Sylvie que les lecteurs pouvaient retrouver sur Phénix Mag et sur mon blog. La voici !

Je remercie Sylvie pour sa patience, sa gentillesse et le temps qu’elle a consacré à répondre à mes questions.

  • Tu as fait le choix d’écrire des nouvelles plutôt que des romans. Format dans lequel tu excelles. Mais peut-on imaginer que dans l’avenir tu fasses une exception en écrivant un roman (peut-être court), plus long que tes nouvelles L’opéra de Shaya ou Les yeux d’Elsa ? En tout cas, un texte qui se suffirait à lui-même pour être édité seul.

Ecrire un roman, peut-être, pourquoi pas ? Si un jour j’ai plus de temps libre ? Mais ce n’est pas ma priorité. S’il s’agit d’avoir un texte publié seul, il y a des possibilités, puisque certains éditeurs publient des novellas : le Bélial par exemple a lancé une magnifique collection (Une heure-lumière). La nouvelle et la novella sont des formats qui me conviennent parfaitement, et où je me sens à l’aise. Je ne suis pas du tout sûre d’avoir autant de plaisir à écrire un roman. Il faudrait pour cela que je charpente un scénario, il me faudrait un projet basé sur un certain nombre de séquences ou de moments significatifs, que je pourrais gérer indépendamment les uns des autres. Il y a d’excellents romans bâtis sur ce principe, et j’ai adoré Les milliards de tapis de cheveux de Eschbach, par exemple. Mais j’aime bien partir sur du neuf à chaque fois que je commence une histoire ! La SF pour moi, c’est quand même beaucoup la découverte de l’inexploré, la nouveauté, l’angle ou le contexte inattendus. On m’a très souvent posé cette question, pourquoi ne pas revenir à un de mes univers (ou à un univers conçu collectivement), pour le reprendre, et y inventer d’autres histoires ? Mais mon rapport personnel à l’écriture fait que cette perspective n’a rien d’exaltant, au contraire. Je n’attends pas spécialement de la SF qu’elle m’offre des univers que je puisse connaître et approfondir jusqu’à ce qu’ils me deviennent totalement et intimement familiers et confortables. Je ne veux pas me réfugier dans la SF pour y vivre une vie parallèle. Je veux qu’elle m’offre des sensations inhabituelles, des surprises, et du dépaysement toujours renouvelé, et qu’il faille chaque fois en réinventer le sens.

  • Comme beaucoup de fans de SF, j’ai envie de faire le parallèle entre tes nouvelles et le cycle de l’instrumentalité de Cordwainer Smith. On trouve des deux côtés une certaine poésie dans les textes, même si les deux univers n’ont pas de lien commun. Ce qui m’amène à te demander si l’idée de structurer tes nouvelles dans ton propre univers ne pourrait pas voir le jour dans le futur ? Et puis d’autre part, avec Les seigneurs de l’instrumentalité, Cordwainer Smith a écrit 27 nouvelles et un roman court (Nostralie), alors que ton recueil Fidèle à ton pas balancé fait 26 nouvelles de science-fiction. Est-ce qu’il ne nous manquerait pas une nouvelle et un roman court pour rendre heureux le fan ? Je sais, je pousse un peu loin !

Je suis moi aussi une grande fan de Cordwainer Smith, donc la comparaison me réjouit. Les seigneurs de l’instrumentalité est un cycle magnifique dont les nouvelles gardent une grande autonomie – une partie du cadre dans lequel elle se déroule est commun, c’est vrai, ou alors peut-être faudrait-il dire que chacune d’entre elle se déroule dans un cadre qui reste compatible avec celui des autres. Pour avoir ce principe en gardant sa liberté, il faut un cadre immense comme celui qu’offre le space-opera, et il faut aussi se donner la liberté de l’évoquer sur une durée très longue, plusieurs générations. En forçant un peu et en les reprenant, je devrais pouvoir faire rentrer une dizaine de mes nouvelles dans un cadre de ce type. Il faudrait renoncer à d’autres…

  • Dans tes nouvelles, on est souvent confronté à une civilisation en perpétuelle évolution. Elle n’est pas figée, pas fermée, mais oscille entre utopie et dystopie. Mais où se trouve le point d’équilibre ? Existe-t-il vraiment ou bien n’est-ce qu’une chimère qui ne sera jamais atteinte par aucune civilisation ?

Je ne crois pas à une utopie stable, parce que je ne crois pas que le bonheur puisse exister dans l’immobilisme. Oui, c’est vrai, tu as raison, cette conviction est un de mes principaux fils conducteurs. Mes personnages aussi sont des gens qui évoluent, et ils évoluent parce qu’ils ne sont pas pétris de certitudes. Mais ça  ne veut pas dire que je ne crois pas au bonheur ou à l’utopie ! Au contraire. Si j’arrivais à décrire une utopie (l’opéra de Shaya et Carte blanche sont un peu des tentatives en ce sens, à mes yeux) ce serait des utopies où l’on rebat les cartes, où la variation et le mouvement font partie du cycle. Parce que être vivant, ce n’est pas être figé – on n’est vraiment figé que quand on est mort. Nous le serons bien assez tôt, et ça ne me fait pas rêver.

J’ai conscience aussi que cette vision peut surprendre, peut-être même gêner ou mettre mal à l’aise. Catherine Dufour l’avait exprimé très clairement dans sa préface à Espaces Insécables. Et parfois, certains lecteurs ont des mots très durs pour mes personnages, et les trouvent faibles ou lâches… Mais cela pourrait nous emmener sur d’autres discussions, et sur le fait que je ne trouve pas très intéressants les rapports humains basés sur la domination et le pouvoir. Ces rapports sont partie prenante de l’immobilisme, une société figée en aura besoin.

  • Un des thèmes récurrents dans tes nouvelles, c’est la rencontre de l’autre. Que ce soit une personne, un extraterrestre, une entité, une civilisation, la communication est au cœur de chaque texte, mais les moyens de se faire comprendre sont loin d’être aussi simples. Ce qui mène à des situations dramatiques, voire cocasses. Je pense évidemment aux deux nouvelles « Petits arrangements intragalactiques ». On dirait que comme auteure tu prends un malin plaisir, à non pas chercher la confrontation, mais à mettre en évidence une incompréhension entre les différents intervenants. Est-ce que je me trompe ?

Hélas, ce n’est pas un malin plaisir, c’est juste un constat que je fais tous les jours – je ne peux pas faire ou vivre quelque chose avec quelqu’un sans me demander quelle vision il a de la situation. Et il est très rare que sa vision soit exactement la même que la mienne…

  • Si la rencontre est un de tes thèmes préférés dans tes nouvelles, celle-ci ne mène pas nécessairement à une forme de compréhension des différents intervenants. On dirait même que tout le problème se situe dans la manière de communiquer avec l’autre. Pourrais-tu imaginer une nouvelle où les problèmes de compréhension mutuelle n’ont pas lieu, mais où c’est justement cette absence de difficultés qui soit le vrai problème ?

Ah, je me suis un peu approchée de cette question au moins une fois, avec la question de la télépathie dans Définissez : priorités. Si nous avions la capacité de ressentir ce que ressentent les autres, et de partager leurs émotions, qu’adviendrait-il des nôtres, comment tout cela pourrait-il s’entremêler ? Tu as dû voir à quelles conclusions j’arrivais…

  • Plusieurs lecteurs font souvent référence au fait que tu as une à une écriture emprunte d’une grande poésie. J’aimerais dire que tes textes sont d’une grande sensibilité, qu’ils sont mélodieux, qu’ils véhiculent une musique que l’oreille n’entend pas nécessairement, mais que l’esprit interprète à sa manière. Est-ce une erreur de faire ce parallèle ?

J’aime bien ce parallèle, parce que j’ai une sorte d’instinct un peu difficile à expliciter qui me dit très clairement si quelque chose sonne « juste » ou pas. Cela fonctionne un peu comme la musique, il est question d’harmonie et d’équilibre – des mots, du sens, de la construction des phrases, des émotions qui s’expriment, et de la manière dont tout cela se relie. J’ai du mal à l’expliquer. Mais je ressens aussi ces sensations quand je joue du piano (je ne joue pas très bien, et pas souvent, et je n’improvise pas, mais le plaisir de l’interprétation est là).

  • Parmi les auteurs de science-fiction qui t’ont marquée à l’adolescence (Silverberg, Asimov, Herbert, Sturgeon, Sheckley, Farmer, Spinrad, etc.) y en a-t-il un qui a eu un impact plus important que les autres ? Si oui, lesquels et pourquoi ?

Tous ceux-là, et d’autres, selon les moments… Asimov pour l’ampleur de ses projets et leur dimension sociale et politique. Silverberg pour l’incroyable richesse de son imaginaire qui se déploie dans toutes les directions. Herbert, ou Farmer, pour quelques séquences inoubliables, comme le gom-jabbar de Dune, ou le réveil sur les berges du Fleuve de l’éternité. Sturgeon pour ses personnages, bien sûr. Spinrad, parce que c’est lui qui le premier a ouvert la porte pour moi. Sheckley, pour le regard tendre et sarcastique qu’il porte sur ses personnages, et son humour qui renouvelle tout. Et plein d’autres, je ne veux pas faire de choix.

  • Quels sont les genres littéraires, les livres, les auteurs contemporains qui t’inspirent ? Y a-t-il un ou plusieurs auteurs (tout genre confondu) pour lesquels tu es une inconditionnelle ?

Je t’en donne douze ? cinquante ? Globalement j’ai une nette préférence pour la SF, parce que la fantasy répond plus rarement à mes attentes d’inattendu et de surprise. Allez, tiens, si je n’en cite qu’un ce sera Greg Egan.

  • Une des caractéristiques de tes nouvelles, c’est que les personnages ne sont ni bons ni mauvais, mais qu’ils n’ont pas leur sort entre leurs mains. Ce qui pourrait être une forme d’amour pourrait très bien déboucher sur un échec sans qu’aucun des personnages ne soit responsable de cette situation. C’est mon imagination ou bien est-ce vraiment le cas dans tes textes ?

C’est tout à fait vrai, ils ne sont ni tout à fait bons ni tout à fait mauvais. Et la crise qu’ils ont à résoudre tient souvent au fait qu’ils ne tiennent pas leur sort entre leurs mains. Une fin heureuse, chez moi, c’est une fin où l’on devient maître de son destin.

  • As-tu un livre de chevet ? Si oui, s’agit-il d’un livre de science-fiction ?

J’ai eu, à certaines périodes de ma vie, un livre de chevet qui y est resté des mois. Dune l’a été il y a bien longtemps, mais le Gödel, Escher, Bach : Les Brins d’une Guirlande Éternelle de Douglas Hofstadter l’a été aussi, je les reprenais régulièrement tout en lisant d’autres choses. En ce moment j’ai des coups de cœur, des enthousiasmes, mais ça fait longtemps que je n’ai pas eu de livre de chevet. Ah, si ! Depuis des années, les nouvelles de Salinger (Un jour rêvé pour le poisson-banane) sont sur ma table de nuit. Un ouvrage dont je n’épuiserai jamais les mystères, et qui est un bonheur pour mon oreille musicale intérieure…

  • Y a-t-il un roman de science-fiction qui t’a marqué, que tu aurais aimé avoir écrit ? Peut-être sans changer une virgule, peut-être en le remaniant et en lui donnant une connotation plus personnelle. Pourrais-tu nous en dire plus ?

Le dernier que j’aie lu et dont j’ai pensé que j’aurais pu ou aimé l’avoir écrit, peut-être un peu différemment, mais dont le principe me parlait totalement, c’est le Libration de Becky Chambers. Ses thématiques (évoluer, prendre en mains sa vie, construire un rapport à l’autre sur d’autres principes que la domination) me parlent. J’aurais eu envie de le terminer un peu différemment, en pulvérisant un peu plus le cadre, sans doute !

  • Dix ans auront été nécessaires pour voir aboutir Fidèle à ton pas balancé, recueil qui reprend toutes tes nouvelles de science-fiction. Je ne doute pas que dans l’avenir ActuSF continuera à publier d’autres recueils écrits de ta plume, mais j’espère Sylvie qu’on ne devra pas encore attendre dix ans pour voir un recueil aussi complet. D’où ma question : quels sont tes prochains projets littéraires ?

J’écris des nouvelles ^^ La prochaine à paraître sera dans la revue Usbek et Rica, j’ai détruit deux mots dans le Dictionnaire des mots en trop qui va paraître aux Editions Thierry Marchaisse, et j’ai quelques autres projets en cours. Des nouvelles ! Vive les nouvelles. Bisous !

Sylvie Lainé

 

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Virginie Vanos – interview

La sortie de l’Exilée de Virginie Vanos était l’occasion de la rencontrer pour une interview à la fin de ce mois de janvier 2016. Comédienne, modèle, photographe et romancière, c’est une jeune femme aux multiples talents que j’avais envie de dévoiler dans cette interview qui est évidemment succincte, mais qui est révélateur de la personnalité de Virginie Vanos. C’est-à-dire de quelqu’un qui a beaucoup de culture et de sensibilité, qui les exprime à travers plusieurs moyens médiatiques. Je voudrais d’ailleurs la remercier pour le temps qu’elle m’a consacré pour cette interview.

Virginie Vanos

Comment en es-tu arrivé à l’écriture ?

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours écrit. Lorsqu’il y avait des cours en primaire qui m’embêtait, j’écrivais de la poésie. Très petite, j’avais déjà une âme très romantique. Plus tard, au cours de maths, lorsque je m’ennuyais j’écrivais mes dissertations. Que ce soit un truc plus philosophique ou plus narratif, un jour je me suis fait chopper par le prof de math. Je venais de me plonger dans la littérature érotique du 18 ème siècle, et j’étais en train d’écrire une lettre érotique à la mode du siècle des Lumières. C’est une phase qui a duré peu de temps, pendant laquelle je pensais que plus tard je serais entre la reine Margot et la marquise de Merteuil.

Avec un ancien collaborateur, on s’écrivait des mails rocambolesques et on prenait le moindre détail qu’on montait en épingle, avec quasi rien on créait des histoires complètement épiques. Il m’a dit : mais pourquoi tu n’écrirais pas un livre ? Chiche ? Et comme je marche fort au défi, j’ai dit oui. Il y a deux trucs qui marchent, les guides pratiques et l’humour. C’est comme ça que j’ai écrit le guide pratique « La femme moderne ». Un an plus tard, j’ai été éditée. En 2008 j’ai décidé de me mettre aux romans et aux essais, car j’avais des choses à exprimer.

Est-ce que tu avais un plan pour le premier livre ?

Aucun.

Est-ce qu’à travers la photographie tu montres ton image, alors qu’à travers l’écriture tu dévoiles ton âme ?

Je montre mon âme dans les deux cas. Mais malheureusement en photo, vu qu’on est dans une époque très érotisante, on a tendance à voir le côté sensuel, érotique, esthétique, alors que dans des prises de vues ultras simples j’essaie de mettre autant d’âme que possible, autant de sentiments, autant de vérités. Mais très peu de personnes le ressentent.

Il y a beaucoup de photographes avec qui cela ne passe pas. Ils veulent faire de la pinup, de la mode, etc. Ils veulent parfois faire des portraits où je suis un peu trop enjouée, ce qui est pris comme des avances.

Est-ce que le regard s’arrête à la surface des choses ?

Oui. Je ne me fais pas d’illusion sur l’être humain mâle entre 20 et 40 ans.

Mais tu ne peux pas généraliser ?

Non, c’est pour ça que lorsqu’on voit ce que j’ai voulu faire passer, je suis au comble de la joie.

Tu écris des essais et des romans. Penses-tu qu’entre les deux genres ton lectorat soit différent ? Ou bien vises-tu le même public en souhaitant faire découvrir deux facettes de ta personnalité ?

C’est plutôt la seconde option. J’ai un côté révolté et anticonformiste. Les schémas préétablis, c’est ce que j’exprime le plus dans mes essais. Il y a autant d’analyse sociologique que d’état d’âme. Je suis un schéma personnel, et je me méfie des qu’en-dira-t-on ?

Mes romans, c’est une percée dans le cœur humain, que ce soit des cœurs de pierre ou des cœurs d’or. Dans les deux cas, ce sont deux faces de ma personnalité. À chaque fois, ce sont des choses que j’ai envie d’exprimer. Parfois je le fais sur le mode didactique, parfois sur le mode romanesque, ce qui est plus facile via des personnages.

Parfois, ce que je ne peux pas dire en tant que Virginie Vanos, je le faire dire par mes personnages. Par exemple le personnage d’Alexandra, c’est moi sublimée. Ce que disent les autres personnages sur Alexandra est plus important qu’Alexandra elle-même.

Est-ce que tes personnages sont inspirés de personnes que tu as rencontrées, ou certains d’entre eux existent réellement ?

Tous mes personnages existent en vrai, mais à chaque fois je noie le poisson. Par exemple, Marek est inspiré d’un père (curé) qui existe vraiment. Dans « L’exilée », les lieux et les personnages à Bali existent vraiment. Le personnage de Rosi est inspiré de Rosemarie, qui est le vrai prénom de Romy Schneider.

Tes personnages ne recherchent pas la facilité dans leur quête amoureuse.

Moi non plus !

Faut-il nécessairement passer par un parcours du combattant pour avoir droit au bonheur ?

Non, je ne pense pas. Le bonheur c’est un droit, pas un devoir. C’est une option qu’on peut prendre ou non. Je crois qu’on choisit d’être heureux comme on choisit d’être malheureux. Écrire un drame ou un roman psychologique en faisant du drame de A à Z ce n’est pas intéressant. J’écris des histoires qui sont parfois tristes, fatalistes, mais il y a toujours des moments de gaité, de légèreté, car la vie est faite comme ça. Il y a des petits moments de drames comme des petits moments de délices.

La finalité de tes romans ce n’est pas nécessairement le bonheur.

Non, c’est le chemin personnel de chacun. Tout le monde a le droit d’avoir son propre parcours.

Est-ce que l’écriture est pour toi un exutoire ? Le moyen d’aborder des thèmes qui te sont chers ?

Ce n’est jamais une thérapie. Ce n’est pas un exutoire ou un défouloir.

Est-ce que dans tes prochains romans, le personnage principal pourrait être une femme ?

Pour le prochain roman, les chapitres impairs sont à la première personne et c’est le héros qui parle, les chapitres pairs c’est l’héroïne qui parle.

Pourrais-tu faire un roman qui ne soit pas écrit à la première personne ?

Non, parce qu’il faut que je me glisse dans la peau des personnages. Pour un personnage qui doit patiner, je l’imagine en train de patiner, mais ce n’est pas pour autant que j’irais moi-même patiner.

Est-ce qu’il y a des sujets que tu n’as pas encore abordés, mais que tu as envie de développer ?

Plus je rencontre des gens, plus je me rends compte que l’être humain est vaste. Les histoires de cœur nous occupent bien plus qu’on ne l’imagine. Si on sort des deux schémas classiques (soit je suis libertin et je saute sur tout ce qui bouge, soit je suis avec quelqu’un et je suis heureux et comblé), on se rend compte qu’il y a des centaines d’histoires parallèles qui sont parfois des drames, des tragicomédies.

Toi qui écris, est modèle, fait de la photo depuis pas mal d’années, comment vois-tu ton futur ?

Le futur je ne l’envisage pas. Je rêve encore (des rêveries de jeunes filles). Le futur situé dans deux ou trois semaines est tellement abstrait que je n’y pense pas.

Peux-tu en dire plus sur ce que tu aimes en matière de culture ? Tes préférences ?

Il y a un certain nombre de femmes qui m’ont inspiré pour des raisons différentes, auxquelles je ne me suis jamais identifié. Frida Kalho, l’artiste peintre mexicaine a peint jusqu’à sa mort en vivant des souffrances pas possibles. Marlène Dietrich qui a réussi à se renouveler, à avoir différents projets. Elle se donnait les moyens de ses envies. Grâce à son perfectionnisme, elle a duré plus longtemps que n’importe qui. Marilyn Monroe qui était très fragile, mais démentiellement sexy.

Je suis capable de me faire du mal pour arriver à mes fins sur le plan artistique, comme Romy Schneider. Les voyages que j’ai faits dans le cadre de la photo me permettent de fuir et d’éviter de dépérir. En ça je ressemble un peu à Élisabeth d’Autriche (Sissi) qui passait le moins de temps possible à Vienne et préférait les voyages lointains.

Des livres ou des films cultes ?

Mon film culte c’est Docteur Jivago de David Lean. Quelque part je me reconnais dans ce film. J’ai aussi été irrémédiablement marqué par la prestation de Silvie Testud dans Sagan. C’est là que je me suis intéressé à Françoise Sagan qui a beaucoup souffert, mais était d’une grande bonté, d’une gentillesse, d’une simplicité sans égale. C’est une âme torturée, mais quelqu’un de bien. Je voudrais pouvoir continuer à avancer en ayant la générosité qu’elle avait.

J’ai beaucoup aimé « The hours » de Virginia Woolf, « Tout sur ma mère » d’Almodovar. Dans les films, c’est très éclectique. Il faut que cela me fasse vibrer, comme la prestation de Laetitia Casta dans son rôle d’Arletti pour le film « Arletti, une passion coupable ». J’ai trouvé cette histoire d’amour absolument fabuleuse. C’est l’histoire d’une femme qui tombe amoureuse du mauvais homme. Il y a évidemment « atmosphère, atmosphère », mais il y a aussi son côté éperdument romantique, qui ne va pas (comme moi) jusqu’au bout de ses désirs.

Peux-tu en dire plus sur ce qui te motive et t’interpelle lorsque tu écris des essais ?

Le conformisme, c’est quelque chose que je déteste (tous les types d’extrémisme). Les préjugés. Je n’aime pas disserter sur la vie, la mort, les croyances. C’est plutôt les phénomènes de société qui m’intéressent, les problèmes de fond.

Pour l’instant on paie les excès de l’ultra capitalisme libéral. J’ai peur qu’il n’y ait plus de place que pour les gens qui ont réussi, et que les autres resteront sur le bas-côté. Beaucoup de gens pensent que le diplôme, la voiture, l’écran plasma sont des signes de réussite, mais pour moi il y a plus de joie et de satisfaction à être libre de ses mouvements qu’à être maître du monde. Seulement les gens confondent pouvoir et bonheur. Ils s’imaginent qu’avoir du pouvoir sur les autres c’est être heureux. Si on veut être lucide, si les gens pouvaient avoir un peu de pouvoirs sur leur propre existence, être capable de manœuvrer comme s’ils étaient sur une petite goélette qu’ils mènent à bon port, ce serait déjà une grande victoire. Si les gens agissent ainsi, le monde humainement parlant avancerait plus.

On a l’impression que tu veux conscientiser les gens dans tes livres, et que ça passe par l’humour.

Si je prends un ton trop didactique en écrivant, ça ne marchera jamais. L’humour fait plus avancer que des leçons de morale ou de maintien. Parfois il y a du sarcasme. L’humour est compris par la plupart des gens, alors que le sarcasme donne l’impression que c’est de la véhémence déguisée. Parfois je peux être véhémente, mais c’est surtout contre moi-même et contre certains faits établis que je m’énerve, mais jamais contre quelqu’un en particulier.

Des projets photographiques, littéraires, culturels ?

Avec un ami photographe, j’aimerai interpréter Frida Kalho. Toutes les femmes qui m’ont inspiré, je les ai interprétées. En photo, Édith Piaf, Camille Claudel, Élisabeth d’Autriche, Marilyn Monroe, Christiane F. (du roman éponyme).

Est-ce facile d’être un auteur en Belgique ?

Non, c’est facile nulle part. Être auteur, c’est vivre sur un cactus en regardant l’horizon.

L’édition numérique, pour toi c’est quoi ?

C’est un moyen technique. Le numérique permet de nouveaux moyens de communication et une propagation des idées.

Que peut-on te souhaiter en 2016 ?

J’espère que les beaux jours reviendront bientôt, que je puisse sortir de ma tour d’Ivoire. Je voudrais que certaines personnes qui figurent dans mes livres sous un pseudo aient le courage de prendre le téléphone et m’inviter à diner. Ce n’est pas un souhait, plutôt une utopie.

Interview de Virginie Vanos faite le 29-01-2016

Les larmes du seigneur afghan – Pascale Bourgaux

On connait Pascale Bourgaux à travers ses reportages internationaux pour le JT de la RTBF. C’est une grand reporter qu’on retrouve aux quatre coins du monde, en pleins conflits, dans des lieux où la condition féminine n’est pas ce qu’elle est dans nos pays occidentaux. Un grain de folie doit subsister chez elle pour mettre sa vie en danger. Mais comme elle le dit si bien, il faut bien régler le thermomètre de la folie et de la peur pour s’y rendre. Son expérience, son intuition, sa connaissance de l’Afghanistan et de ses habitants l’ont aidé à estimer les risques de ce reportage adapté en bande dessinée.

Pascale Bourgaux 2

Les larmes du seigneur afghan n’a rien d’une fiction. C’est un prolongement sous forme BD du vrai reportage que Pascale Bourgaux a réalisé en Afghanistan en 2010. Cette BD va plus loin que le documentaire du même nom et nous dévoile les coulisses du métier de grand reporter de guerre. Elle montre ce qui précède et suit les événements décrits dans le documentaire et révèle aussi les pensées, les craintes, les doutes que la journaliste et son caméraman ont éprouvés pendant ce reportage qui a duré un mois. On se rend compte que les images qui font notre quotidien télévisé ont été faites dans la crainte d’être emprisonné ou tué. Être un reporter occidental en Afghanistan, c’est attirer la méfiance sur soi. Les pro-talibans soupçonnent Pascale et son cameraman d’être des espions à la solde des Américains. C’est à la fois risible et navrant de découvrir des esprits aussi obtus, car la journaliste s’est rendue six fois en dix ans dans cette partie du monde.

Lors de ce reportage, qui au départ lui est déconseillé, Pascale et son cameraman Gary ont comme objectif de retourner dans le village de Mamour Hassan, dans le nord du pays. Si les retrouvailles restent chaleureuses, le climat, la tension ne sont pas au beau fixe. Les ennemis d’hier se sont lentement infiltrés dans la vie de tous les jours. Les décisions économiques et politiques sont fortement influencées par les aspects religieux. Le village de Mamour Hassan semble être un îlot de quiétude dans un monde d’incertitude et de chaos économique. Les personnes autour du seigneur afghan doutent, alors que lui reste profondément anti-taliban depuis plusieurs décennies. Pour pouvoir faire son reportage dans de bonnes conditions, Pascale doit se plier aux us et coutumes locaux. Par moment, la burqa est de rigueur, et son cameraman doit se faire passer pour un sourd et muet.

Pascale découvre qu’un des fils de Mamour Hassan est pro-taliban, et elle croit tenir le sujet principal de son reportage. Elle va donc tenter d’avoir des interviews avec celui-ci, mais aussi avec des personnes influentes ou impliquées dans la vie sociale et culturelle de la région. Sa démarche est plus risquée que par le passé, car les mentalités ont évolué. Jusqu’au moment du départ, il pèse une menace sur sa vie et celle de son cameraman. Ce n’est que de retour dans un camp de l’OTAN qu’ils se retrouvent à l’abri. Ils découvrent que des soldats allemands en mission pour l’OTAN on fait une bavure en tuant des alliés afghans. C’est un scoop que Pascale veut exploiter, mais la nouvelle n’a pas l’effet escompté sur les médias. Finalement, Pascale et Gary reviennent en Belgique pour monter le reportage. C’est l’occasion de terminer la BD en faisant un résumé de la situation économique et politique de l’Afghanistan.

Lorsqu’on referme le livre, on devine une certaine amertume chez Pascale Bourgaux. La présence occidentale, l’OTAN, les ONG, n’ont apporté qu’une paix relative dans cette partie du monde, et le départ des forces militaires est tout proche. La menace du retour des talibans est toujours présente, et le futur du pays reste incertain. L’aide financière semble s’être diluée dans les poches des hauts dignitaires, et les personnes qui avaient le plus besoin de cette aide se demandent toujours où elle est passée. Le pays semble miné par la corruption. Les bakchichs sont monnaie courante. C’est le fléau principal du pays. La sécurité des journalistes occidentaux passe par des gardes personnels.

D’une certaine manière, Pascale Bourgaux nous rappelle qu’il y a des peuples qui ont besoin d’aide pour ne pas basculer vers le choas. L’Afghanistan a le malheur d’être situé dans une région du monde relativement instable. Son relief montagneux, l’Hindou-Kouch, ne le rend pas facile d’accès. Le pays possède des ressources naturelles importantes, mais pour les exploiter, la situation économique et politique devrait être plus stable, ce qui inciterait les compagnies étrangères à s’y installer pour exploiter ses ressources. En attendant, l’Afghanistan est redevenu un des principaux producteurs d’opium dans le monde.

Pascale Bourgaux 1

Ce qui surprend en rencontrant Pascale Bourgaux lors de la présentation de la BD chez Filigranes (interviewée par Sophie Baudry), c’est la joie de vivre qui l’anime, le sourire toujours présent, le regard qui pétille, un humour omniprésent et une certaine autodérision, comme si la jeune femme se ressourçait. On est à la fois heureux et content de la voir défendre le fruit de son travail sous une forme qui était inattendue pour elle. Car la bande dessinée n’est pas un livre de souvenir de guerre ni une succession de reportages qui ont permis au fils des années d’accumuler assez de matières pour nous faire découvrir qu’à l’autre bout du monde il y a aussi des joies, des peines, des incertitudes, des drames qui parsèment la vie d’êtres humains, qui gardent l’espoir d’être un jour aidé et heureux.

Si Pascale arbore un large sourire lorsqu’on lui pose des questions, on ne peut s’empêcher de constater que dans ses réponses, dans le ton de sa voix, il y a un soupçon de nostalgie qui révèle qu’elle a envie de retourner en Afghanistan. Aujourd’hui, partagée entre la RTBF, France24 et TV5 Monde, elle continue son travail de journaliste. On peut être fier, car c’est vraiment un grand reporter !

Au-delà de découper l’histoire sous forme de page, de strip, et de vignette plus accessibles aux lecteurs, c’est aussi une autre façon de présenter les événements. Pascale doit se dévoiler beaucoup plus que dans les reportages télévisuels. Ses pensées, ses craintes, ses doutes, ses émotions ajoutent une touche personnelle à cette bande dessinée. De grand reporter, elle se retrouve soudain autobiographe et scénariste, en plus d’être le personnage principal d’une BD. Et le résultat est à la hauteur de la tâche qu’elle s’est fixée, car la BD est rythmée, bien structurée, les scènes sont fluides, et le lecteur (que je suis) a de l’empathie pour cette femme qui ose prendre des risques.

Bande dessinée et documentaire, vrai reportage dessiné. C’est une façon plus pratique de faire connaitre un sujet particulier pour lequel on veut faire prendre conscience aux lecteurs. C’est très réussi pour cette BD de 80 pages. Elle donne évidemment envie de voir le documentaire du même nom. Reste un petit défaut à cette BD, que l’éditeur pourrait facilement corriger lors d’un prochain tirage. C’est d’ajouter au bas des pages la traduction de toutes les phrases en pachtoune. En dehors de ce petit détail, voilà une nouvelle façon d’aborder le reportage qui devrait plaire. Suffisamment autobiographique pour que cela passe pour une aventure, et suffisamment détaillée pour comprendre que c’est du vécu.

 C’est donc sa passion de journaliste, l’envie de découvrir et de raconter ce qui se passe à l’autre du monde, qui fait que Pascale Bourgaux nous ramène des reportages internationaux et participe à l’élaboration d’une bande dessinée telle que Les larmes du seigneur afghan. Le livre est sorti dans la collection « Aire libre » chez Dupuis. C’est le fruit d’une collaboration entre le dessinateur Thomas Campi, le scénariste Vincent Zabus et Pascale Bourgaux.

À lire, à découvrir, à suivre, car Pascale Bourgaux n’en restera pas là, et proposera à l’avenir une BD sur ses périples iraniens.

Les larmes du seigneur afghan, Pascale Bourgaux & Thomas Campi & Vincent Zabus, 80 pages, 2014, Aire libre

Les larmes du seigneur afghan

Annette Luciani/Amy Shark – Interview

Suite à la sortie de son livre Jour de chance pour les salauds, et dans le cadre du magazine Phénix, j’ai proposé une interview à Amy Shark alias Annette Luciani.

Annette Luciani

Il est difficile de croire que la personne qui a écrit « La Corse, l’enfance » ou « L’enfant du lac » est aussi celle qui a écrit « Jour de chance pour les salauds ». Ce sont des genres totalement différents. Dans quel genre te sens-tu le plus à l’aise pour écrire ?

Je dirais que les genres se complètent ! J’ai d’abord écrit beaucoup de poésie avant d’en venir à la prose, et la poésie reste pour moi le moyen d’expression le plus parfait, capable de concentrer tout ce qu’un écrivain recherche – le rythme, la musicalité, la couleur, l’émotion, le sens… — dans un minimum d’espace.

Et puis j’ai écrit des nouvelles policières ou fantastiques, mais toujours très courtes, ce qui fait que les revues les refusaient souvent. C’est Joel Champetier qui le premier m’a décidée à faire « du long » : il avait accepté quelques-uns de mes textes pour Solaris, tout en leur reprochant d’être « trop courts ». Donc, c’est en essayant d’« allonger » mes textes que j’ai versé dans le polar, et en m’efforçant d’« allonger » mes polars, que Jérôme Camilly trouvait lui aussi trop courts, que je suis retombée dans le fantastique, pour ne plus en sortir ! C’est comme si l’un menait naturellement à l’autre, la poésie liant le tout.

Par contre, je n’ai jamais vraiment été tentée par la SF : c’est un genre dont les risques de longueur m’effraient. Même dans le long, je reste une adepte du court, ne serait-ce que parce que j’ai peu le temps d’écrire, et que c’est le temps pour moi le plus précieux de ma journée. Une fois lancée, je cours vers la fin. Finalement, le genre qui me tente le plus, l’idéal auquel j’aspire, c’est l’image. Je le dis dans mon tout premier texte, L’esprit de chair ; c’est peut-être pourquoi je suis proche des peintres, des photographes, des cinéastes… Je les admire, parce qu’ils parviennent à un absolu qui reste pour moi, en littérature, du domaine de la recherche, de l’expérimentation, du tâtonnement. Un texte en prose n’est jamais complètement abouti.

Le titre de ton dernier livre « Jour de chance pour les salauds » est un peu sur le même ton que « Journal d’un vieux dégueulasse » de Charles Bukowski. Y a-t-il eu une influence de Bukowski dans le choix du titre ?

Pas dans le choix du titre, non, mais j’apprécie la référence à Bukowski ! J’aime particulièrement ses poèmes, et il a marqué mon parcours américain. Ceci dit, mon Salaud n’est pas un vieux dégueulasse du tout ; il est jeune, il est beau, et il a de la tenue. Et c’est un flic, en plus ! Ce n’est pas une cloche ! Donc, le titre de Bukowski ne conviendrait pas du tout !!! Même si les femmes, au fond, aiment tout autant les vieux dégueulasses que les salauds, comme le prouve l’histoire de Bukowski. Et celle de Kowinski !

Pourrais-tu nous dire quelles sont tes préférences en imaginaire et pourquoi ? Quels sont les livres ou les auteurs qui t’ont marqué ?

Ouf ! La liste est longue. Tout Rimbaud. Nerval, Novalis, Goethe, Hugo, Poe, Baudelaire pour les classiques. En vrac, ensuite, Cortazar, Borges, Buzzati, Jean Ray, Owen, Bradbury, Clive Barker, S. King, G. Masterton, Ellroy, J.Thompson, P.Highsmith, R.Rendell, la Bible et les Évangiles.

Y a-t-il un roman dont tu aurais voulu être l’auteur ? Si oui, pourquoi ?

J’aurais bien voulu écrire la Bible, j’aurais pu y apporter quelques modifications…

Comment t’est venue l’idée de cette trilogie qui tient du fantastique et un peu de la science-fiction ? Y a-t-il eu un élément marquant qui t’a donné envie d’écrire l’histoire d’un salaud tel que Kowinski ?

Il n’y a pas vraiment d’idée, rien qu’une immense vague de dégoût et une révolte inutile pour ce que la réalité nous offre au quotidien : le meurtre et mensonge, qui ont toujours pignon sur rue. L’inutilité de cette révolte qui continue pourtant à s’affirmer, à crier sa présence, c’est cela pour moi le « fond » du fantastique, son origine et son ressort. D’ailleurs, c’est sans doute la raison d’exister de toute la littérature, dans tous ses genres. Disons que le fantastique est pour moi le meilleur angle d’approche.

Est-ce que Kowinski est inspiré d’un personnage réel ?

Même de plusieurs. On y reconnaît facilement un récent tueur en série, pilote de ligne, militaire haut gradé, au parcours impeccable, qui à côté de ça démolissait les femmes… On peut y reconnaître les fantasmes de toute-puissance et la perversité de certains chefs d’entreprise qui ne valent pas mieux que des tueurs en série. Inutile de citer des noms, regarde autour de toi et dis-moi si nous ne sommes pas cernés par un tas de salauds !

Dans ton roman, la ville est omniprésente. Que ce soit Maskette, Petipas ou Vignole, elles occupent une place importante dans l’histoire, et tu vas même jusqu’à qualifier la première de ville-cube, ville-monstre, ville-mouroir. Penses-tu que nos villes actuelles prennent cette direction ?

Oui. J’envie les grands écrivains de SF de les avoir si bien décrites, d’avoir si bien perçu notre avenir urbain.

Dans la préface, Jérôme Camilly dit qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. On a l’impression que tu as appliqué ce principe et proposé à tes lecteurs un personnage qu’on a envie d’étrangler tellement il est mauvais. Dirais-tu que les lecteurs sont plus attirés par les âmes sombres plutôt que par les personnages sans reproches ?

Disons que toute histoire ne peut se nouer qu’autour de deux personnages, un bourreau et une victime. Pour aimer la victime qu’est le capitaine Vince dans cette histoire, il faut ressentir et apprécier, même si on la déteste, la cruauté de Kowinski. S’il n’y avait que des innocents vertueux, ce serait le Paradis, et on n’écrit pas au Paradis, on ne raconte pas, on contemple ; c’est très ennuyeux. Un roman avec des personnages, et surtout des héros sans reproches, ce serait une utopie littéraire !

Si un tel personnage que Kowinski, qui est censé représenter l’ordre, en arrive à de tels actes, n’est-ce pas parce qu’il a une image négative de la société ? Est-ce qu’à ses yeux, l’humanité n’est pas vouée à la pourriture ? Et les zombies en sont le bon exemple ?

Je partagerais alors la vision intime de Kowinski sur ce point ! L’humanité est certainement vouée à la pourriture, depuis toujours, puisqu’elle est vouée à la mort, vivante ou non. Le seul moyen d’échapper à la morsure des vers, au grouillement de la vermine, à la zombification, c’est l’incinération évidemment. Le grand incendie purificateur ! Mais attention, c’est là ma vision personnelle, ce n’est pas celle de Kowinski. Kowinski n’est pas un anarchiste, ce n’est pas un justicier, il ne souffre aucunement de l’injustice. C’est un fonctionnaire égoïste, mesquin, lâche et pantouflard, un survivant qui ne songe qu’à assouvir ses instincts, qui lui-même est mené par des pulsions animales qu’il ne s’explique pas. Il ne se comprend pas, il ne comprend rien ; son raisonnement est très limité…

Sans dévoiler la suite de l’histoire, peux-tu nous dire où tu en es dans la suite de l’écriture ?

Les trois tomes sont finis, je ne veux rien révéler ! Mais évidemment, le polar s’achève dans le plus pur fantastique, puisqu’il s’agit de savoir au fond si cette société pourrie a une possibilité de se racheter, de renaître sous une autre forme, ou de disparaître à jamais…

Pourrais-tu nous en dire plus sur tes projets littéraires ?

J’ai une série de douze nouvelles policières qui devrait paraître (dont certaines sont mélangées de fantastique), et un gros thriller en préparation. « Gros » pour moi, c’est à dire presque 200 pages !

Merci, Marc, merci Phenix, j’ai passé un bon, agréable moment à répondre à ces questions !

Interview de Christophe Collins

Dans le cadre de la sortie du nouveau livre de Christophe Collins, L’équerre et la croix, je lui ai demandé de répondre à quelques questions. Voici l’interview.

La sortie de « L’équerre et la croix » propose au lecteur de retrouver Sam Chappelle dans une seconde aventure. Après « L’étoile de l’Est », comment a été accueilli le personnage par le public ?

Dans l’ensemble, les lecteurs que j’ai pu croiser se sont beaucoup amusés. Et je pense qu’il apprécie Sam Chappelle. Certains, qui me connaissent, y trouvent une expression de ma propre personnalité. D’autres y voient plutôt un « concentré » de quelques personnages classiques du cinéma et de la littérature de genre. Mais, tous s’accordent pour penser que Sam à une « voix » et c’est cela le plus important à mes yeux !

Comment t’est venue l’idée de créer Sam Chappelle ? Est-ce une simple émanation de toi ? Ou bien est-il ce que tu aurais voulu être ?

Au départ, Sam est né d’une demande du webmaster du premier site Internet du Télémoustique. Il voulait un personnage récurrent pour un feuilleton… Ensuite, Sam s’est réincarné lorsque Max Rensonnet, l’éditeur aux commandes de 3Cinq7, m’a demandé de songer à un personnage de polar. Mais c’est vrai que Sam concentre pas mal de mes traits de caractère… Et de ma vision de la vie…

As-tu hésité un moment avant de proposer un policier franc-maçon au public ? Est-ce que cela a soulevé de la curiosité de la part des lecteurs ?

Hésitez non, puisque l’idée était là dès le départ… Je pense que le public balance entre curiosité et… indifférence. Certes, son parcours d’initié a de l’importance dans sa manière d’aborder la vie et ses enquêtes… Mais je ne voulais pas non plus que sa « maçonnerie » bâtisse un mur entre lui et les lecteurs « non-initiés ». Il faut que tout le monde y trouve son compte… Mais si les aventures de Sam poussent certaines personnes à s’informer sur la franc-maçonnerie, tant mieux. Contrairement à ce que l’on pense, la curiosité n’est pas un vilain défaut.

La dernière dizaine de Bob Morane ont été écrits sous ta plume. Y a-t-il un lien secret entre Bob Morane et Sam Chappelle (en dehors du fait que tu les écris) ? Ou bien les deux personnages n’ont rien en commun ?

Il y a surtout une énorme différence… Bob Morane est un mythe… Sam Chappelle un petit gars qui débute dans le métier ! Je dois dire que mon écriture est très différente de l’un à l’autre. Bob Morane demande de la discipline, de la structure, une certaine rigueur… Bob Morane possède des milliers de lecteurs qui attendent quelques choses des aventures de leur héros. Avec Sam, c’est davantage moi qui mène la danse. Et je peux agir à ma guise… Ce sont des plaisirs différents, mais tout aussi intenses.

Est-ce un choix personnel d’écrire des romans qui ne sont pas des « pavés », comme beaucoup d’auteurs le font actuellement ? Te sens-tu plus à l’aise avec des romans courts ?

En fait… Je ne pense pas que je décide de la longueur des romans que j’écris. L’Étoile de l’Est était relativement court… L’Équerre et la Croix est un peu plus long… En fait, l’écriture en « je », avec le style que j’adopte pour les Sam Chappelle, je crains que sur un magnum opus de 1000 pages cela devienne un peu pénible non ? Sans faire de comparaison hasardeuse avec un dieu de la littérature populaire, Frédéric Dard n’allongeait jamais trop la sauce de ses San Antonio. Vu que l’humour est un élément essentiel de la « dynamique » de Sam Chappelle, je me dis toujours que les blagues les plus courtes sont les meilleures. Mais qui sait, un jour, Sam prendra peut-être un peu de bouteille et je pourrais me lancer dans la version maçonnique du Trône de Fer !

Quels sont tes projets d’écriture ? D’autres Bob Morane ? D’autres Sam Chappelle ? Des nouvelles ?

Dans un avenir assez proche, c’est Bob Morane qui prendra le devant de la scène. D’une part avec Piège infernal : « Contre-Attaque », qui sera en vente en janvier, et puis « La Malédiction de Michel-Ange » qui sera publié en mars. Là, il sera sans doute temps de revenir vers Sam Chappelle… Pour une aventure un peu moins polardesque et peut-être un peu plus historique… Mais je n’en dis pas plus… Liège a un passé d’une telle richesse…

Comptes-tu revenir au fantastique prochainement ?

J’y songe. J’ai même entamé l’écriture de quelques chapitres… D’une histoire qui prend clairement son inspiration du côté de Graham Masterton. Mais nous verrons, à chaque jour suffit sa peine !

Y a-t-il un livre ou un projet d’écriture dans lequel tu as hésité à te lancer, et sur lequel tu reviendrais plus tard ?

J’ai un péché mignon. Ce sont les comédies romantiques à l’anglaise. J’avoue, je suis un excellent client. Et je rêve, depuis plusieurs années, d’en écrire une. Un roman qui se trouvera à la croisée des chemins entre espionnage, humour et sentiment. J’ai même un bon pitch. Le souci ? Le dosage… Comment ne pas être trop ceci, ou trop cela ? Et surtout, ne pas basculer dans une mer de cynisme… D’humour qui griffe… Je me dis que j’y arriverai peut-être un jour…

Pourrais-tu dire un mot sur les imaginaires belges ? L’idée n’a pas été jusqu’au bout en 2012. Mais ressortira-t-elle dans un avenir proche ?

Je ne sais si j’y reviendrais… J’avais espéré, peut-être un peu naïvement, que l’idée de réunir des auteurs belges sous une sorte de « chapeau » pour que l’on partage des expériences, des rencontres, des projets, serait une bonne idée. J’ai juste oublié que l’écriture est un travail solitaire. Qui prend du temps. Et l’écrivain n’est peut-être pas aussi sociable que je l’imaginais. Et puis… Je pense que pour un projet pareil, il faut une vraie locomotive. Et là, mea culpa, je n’ai pas le temps de l’être cette loco…

Mais où son passé les Sam Chappelle Girls ? Les verra-t-on dans le prochain opus du policier ?

Il y a toujours de nouvelles girls dans les aventures de Sam. Même si, dans l’Équerre et la Croix, il semble se calmer un peu… Mais ce type est incorrigible… Dès qu’une créature callipyge pointe le bout d’une rondeur, il se met à l’arrêt, façon chien de chasse. Parfois, franchement, il me fait honte…

Que peut-on te souhaiter sur le plan littéraire en 2013 ?

J’espère qu’avec Bob et Sam, nous allons rencontrer un nombre croissant de lecteurs, tant via les sorties, que via des salons, des émissions, des rencontres… C’est la partie du boulot que je préfère. La rencontre. J’en profite pour lancer un appel aux organisateurs qui liraient cette interview. Appelez-moi ! Je ne suis pas cher du tout !

Christophe Collins

Véronique Biefnot : Meet & Greet avec Marc Bailly

Dans le cadre du « Meet & Greet » proposé par Marc Bailly (Phénix Mag, le prix Masterton, le prix Bob Morane, Les imagineurs belges) dans l’auditorium de l’ONSS, Véronique Biefnot était son invitée le 19 juin 2012. Elle venait présenter son dernier livre Les murmures de la terre. Livre qui précède deux autres livres fantastiques qui paraitront encore en 2012. Cette rencontre avec Marc Bailly et les lecteurs présents ne se résumait pas seulement à l’événement littéraire du moment, mais aussi à une présentation plus personnelle de la carrière de la romancière, qui est également comédienne, metteur en scène, animatrice et chroniqueuse à la RTBF et ARTE et peintre. Au théâtre elle s’occupe aussi des décors et des costumes. C’est donc une femme aux multiples talents, à la carrière bien remplie, qui est venue se dévoiler un peu plus au public. Et en matière de révélation, ce moment a été particulièrement touchant lorsque Véronique Biefnot a offert la lecture d’une de ces nouvelles (Le fauteuil) qui faisait référence à son enfance et à sa grand-mère. Lecture pendant laquelle elle n’a pas pu s’empêcher de laisser s’exprimer ses émotions à deux reprises. Derrière un beau sourire, des yeux pétillants, un esprit vif et un don certain pour la communication, se cache aussi une femme sensible, émotive, et très attachante.

A 16 ans, Véronique Biefnot était déjà à l’université. Avec une agrégation à l’ULB en philo et lettres en poche, elle y ajoute le conservatoire en art dramatique et les beaux-arts en peinture. C’est donc une jeune femme très éclectique, qui a ajouté depuis 2011 une nouvelle facette à son profil en devenant également romancière. Et en matière de roman, elle n’a pas choisi la facilité. Son premier livre Comme des larmes sous la pluie à des allures de roman sentimental, mais en le lisant on se rend vite compte qu’il tient davantage du thriller et du drame.

Lorsque Marc Bailly lui demande quel est le rôle qui l’a le plus marqué dans sa carrière, Véronique Biefnot répond en faisant référence à Scandaleuse de Jean-Marie Piemme. Puis, de son rôle de Susanneke dans Le Mariage de mademoiselle Beulemans. Un classique du théâtre belge dans lequel elle avait le premier rôle féminin au côté de Jacques Lippe. Non contente d’être sur les planches, elle est aussi metteur en scène. On lui doit les adaptations de Garbo n’a plus le sourire ou Les combustibles d’Amélie Nothomb. Elle a joué et foulé la plupart des scènes de théâtre belges. On l’a vue dans Le dieu du carnage, Tartuffe, La guerre de Troie, Beaucoup de bruit pour rien, Les Troyennes. Pour de plus amples informations sur sa biographie, je suggère de visiter son blog dont voici le lien.

Véronique écrivait des nouvelles, des poèmes, des aphorismes, des adaptations théâtrales, jusqu’au jour où un metteur en scène lui a fait remarquer qu’elle écrivait très bien. À la question « Pourquoi n’écrirais-tu pas un roman ? », en parallèle à son métier de comédienne, elle s’est lancée dans l’écriture sans avoir d’idée sur la façon de se faire éditée. Les pages s’accumulaient et formaient petit à petit un roman, qu’elle fit lire par le metteur en scène avec qui elle travaillait. Il a aimé le roman, et pour être certaine que ce n’était pas un avis subjectif, Véronique l’a fait lire à des spectateurs du théâtre qui ne savaient pas qu’elle en était l’auteur. La suite, c’est une copie du livre remise chez Filigranes par un des lecteurs, puis la rencontre avec Héloïse d’Ormesson. Et ce qui était un rêve s’est soudain concrétisé en livre. Livre écrit dans un style personnel, qui oscille entre Guillaume Musso et Jean-Christophe Grangier, comme le souligne Marc Bailly.

Au cœur de ce premier livre, on trouve deux personnages principaux. Naëlle, jeune femme perturbée, avec une enfance compliquée et une amnésie pour les douze premières années de sa vie. Et Simon Bersic, romancier qui connait le succès, mais qui n’est pas heureux depuis qu’il a perdu sa femme. Il vit un deuil en compagnie de son fils. Comme des larmes sous la pluie, raconte la rencontre improbable de ces deux personnages. À travers ce livre, Véronique Biefnot voulait montrer comment surmonter les problèmes lorsqu’on n’a pas de chance dans la vie. Le contexte rappelle certaines affaires qui ont ébranler la Belgique. Le roman contient des coup de tonnerre qui perturbent les lecteurs.

Le deuxième roman Les murmures de la terre  fait suite à Comme des larmes sous la pluie, mais il peut se livre de manière indépendante. On retrouve les mêmes personnages. Il s’agit davantage d’un parcours initiatique en Bolivie, où Naëlle disparait et est censée recouvrir sa mémoire à travers des pratiques chamaniques. Simon Bersic part à sa recherche, sans savoir ce qui l’attendra. Le livre tient de l’aventure et du fantastique à travers les voyages spirituels de Naëlle et le paysage amazonien.

Véronique a lu plusieurs extraits des deux livres. Et lorsque Marc Bailly a fait référence aux rituels chamaniques, on a eu droit à une description détaillée de la part de la romancière. Elle a découvert ceux-ci dans des circonstances personnelles et tragiques. Le texte est fluide et s’écoute autant qu’il se lit. Un des secrets de cette fluidité, c’est justement qu’elle se relit à haute voix lors de l’écriture.

Lorsqu’on aborde le sujet du blog, Véronique explique que c’est un moyen pour elle d’être en contact avec ses lecteurs. Il y avait déjà sa page Facebook, mais il faut être inscrit sur le réseau social pour pouvoir la suivre. De son côté, le blog permet à n’importe qui de la suivre et de la contacter. Je voudrais signaler que Véronique intervient aussi sur mon propre blog (Le blog science-fiction de Marc). Elle maintient un contact étroit avec ses lecteurs.

En plus du troisième tome de sa trilogie qu’elle est en train d’écrire, elle a aussi d’autres livres en cours. Le premier est un conte fantastique dont le titre est Animalter. Le second livre Sous les ruines de Villers se passe à Villers la ville et contient également une part de fantastique. Les deux livres s’adressent à des publics différents et sont publiés en 2012.

Pendant la rencontre, Marc Bailly a imposé une liste de noms plus saugrenus les uns que les autres, que Véronique Biefnot a dû glisser dans ses réponses. Cela a parfois donné lieu à des crises de fou rire. La rencontre s’est terminée par une séance de dédicaces et un contact plus rapproché avec ses lecteurs.

Rencontre enrichissante, où on découvre Véronique Biefnot en tant que romancière. Elle est talentueuse et nous réserve dans l’avenir encore de belles pages de lecture.

Le blog de Véronique Biefnot.

L’anticipation ancienne

Le blog Les peuples du Soleil propose une série d’interviews concernant l’effet anticipation ancienne. Des auteurs, éditeurs, libraires, blogueurs, chroniqueurs concernés par la science-fiction répondent chacun au même questionnaire. J’ai été très heureux de pouvoir donné un avis sur le sujet. J’ai répondu au questionnaire avec une sensibilité qui est belge. On trouvera l’interview ici.