Archives de Catégorie: Littérature

Littérature ou roman ne correspondant pas à la SF, la fantasy ou le fantastique

La curée – Cédric Simon et Eric Stalner

Cette adaptation de La curée en bande dessinée par Cédric Simon et Éric Stalner, roman d’Émile Zola, ne passe pas inaperçue et s’inscrit dans la grande fresque des Rougon-Macquart écrite par Zola.

J’avais hésité à lire cette BD, car pour moi Zola c’est avant tout Germinal. Mais j’ai laissé mes préjugés au vestiaire pour lire cette bande dessinée. Et le résultat, c’est que j’ai bien aimé. La période du deuxième empire ne m’est pas trop connue si ce n’est pour les travaux du baron Haussman, qui ont changé la face de Paris dans la seconde partie du XIXe siècle.

La curée, c’est la portion de la bête, du gibier, qu’on donne en pâture aux chiens de chasse. Dans le cas du roman et de cette BD, la curée c’est Paris, ville qui est la proie des promoteurs et des spéculateurs. C’est une période où des affairistes exproprient les personnes de leurs demeures, achètent les terrains pour des bouchées de pain puis les revendent à prix d’or lors de la reconstruction d’une partie de la ville. Paris est vendue parcelle par parcelle lors des grands travaux d’Haussman.

On fait la connaissance d’Aristide Rougon qui arrive de sa province le 13 janvier 1852 avec femme et enfant. Son frère Eugène qui est avocat lui suggère de changer de nom. Il troquera le nom de Rougon pour celui de Saccard. L’homme qui est très ambitieux se focalise sur le travail et pas sur sa famille. Pour réaliser ses projets et concrétiser son désir de fortune, il s’applique à tout savoir à la mairie de Paris, et en particulier tout ce qui lui permettra de s’enrichir. Telle une fourmi, il va s’appliquer à devenir indispensable et donc à acquérir du pouvoir. Il délaisse sa femme Angèle au point de la laisser mourir. On lui propose un mariage arrangé avec Renée, qu’il accepte, car c’est aussi l’occasion pour lui de s’enrichir.

Les années passent et Saccard continue d’accumuler de l’argent. Sa femme Renée consacre du temps à Maxime, le fils de la première épouse de Saccard. Cette relation belle-mère et beau-fils prend une autre tournure au point de se transformer en romance. Comme Saccard ne se préoccupe pas vraiment de sa femme, cette relation sentimentale prend de l’ampleur. La seule chose qui met en difficulté Renée, c’est sa dote qui a fondu comme neige tandis que les dettes s’accumulent. Son mari lui fait signer des reconnaissances de dettes et s’approprie petit à petit ses biens. Jusqu’au jour où il découvre la relation sentimentale entre sa femme et son fils. Mais Maxime se marie et part pour l’Italie, laissant Renée désemparée, qui se suicide en se noyant.

C’est à la fois beau et triste, mais c’est admirablement bien adapté. L’histoire fait froid dans le dos, car elle présente un homme qui ne s’ennuie d’aucun scrupule pour s’enrichir. Et les gens qui l’entourent semblent être pris par cette même folie, la soif du pouvoir et de l’argent. Il suffit de regarder les rires des différents protagonistes et leurs yeux presque exorbités à l’idée de faire des bénéfices fructueux. Sa femme n’a pas beaucoup d’importance à ses yeux, si ce n’est pour l’argent qu’il peut lui soustraire.

J’ai beaucoup aimé cette adaptation du roman de Zola, même si la fin n’est pas tout à fait celle du roman (puisque sa seconde épouse meurt d’une méningite dans le roman). Mais vu la qualité du scénario et des dessins, on fera abstraction de ce détail. J’espère que d’autres initiatives du même genre vont voir le jour dans le futur. Certains classiques de la littérature méritent aussi d’avoir une adaptation en bande dessinée. Et ce ne sont pas les livres qui manquent !

J’ai adoré le dessin d’Éric Stalner et en particulier les couleurs qu’il a choisies pour cette bande dessinée. Les vues de Paris sont magnifiques. Le scénario de Cédric Simon et Éric Stalner tient le lecteur en halène. A lire évidemment !

La Curée, Cédric Simon et Éric Stalner d’après le roman d’Émile Zola, Éditions Les Arènes BD, 2019, 192 pages

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La vraie vie – Adeline Dieudonné

Au départ, La vraie vie d’Adeline Dieudonné n’était pas dans ma liste de lecture. Et le fait qu’on en parle partout et que son livre se retrouvait dans toutes les librairies m’inquiétait un peu. Avec la rentrée littéraire de septembre, j’ai donc décidé de ne pas me focaliser sur les sorties trop médiatisées. Trois mois plus tard, une interview d’Adeline Dieudonné faite par Hadja Lahbib sur la RTBF m’a donné envie d’en savoir plus sur cette auteure dont le visage ne m’était pas totalement inconnu.

Après avoir chroniqué les derniers livres d’amies comédiennes et « prof d’unif », La vraie vie m’attendait. Pas ma vie personnelle, pas celle d’Adeline Dieudonné, mais celle décrite dans son roman.

À travers les yeux d’une petite fille de dix ans, j’ai abordé ce livre sans deviner où celui-ci m’emmènerait. Et la surprise est effectivement au rendez-vous à plusieurs reprises. La première question que je me suis posée c’est : comment s’appelle cette petite fille ? Je ne l’ai jamais appris, même en terminant le livre. Adeline Dieudonné a caché le nom de son héroïne. En fait, à part le frère, le professeur, l’amie Monica et quelques animaux, tous les personnages ont plutôt des pseudonymes (le champion, la plume).

Le roman s’étale sur cinq ans, pendant lesquels on va suivre cette petite fille qui passe de l’enfance à l’adolescence. Elle a un petit frère, Gilles âgé de six ans, qu’elle protège du mieux qu’elle peut. Un père comptable qui aime chasser du grand gibier, qui peut faire preuve de violence dans ses paroles ou ses actes, qui est un vrai prédateur. Et une mère quasi inexistante comparable à une amibe, parfois battue par son mari. Elle s’intéresse plus à ses petites chèvres et ses perruches qu’à ses propres enfants. À cela s’ajoute le décor, le Démo, un lotissement qui n’a rien d’attirant, qui pourrait se situer n’importe. Dès la première ligne du roman, on apprend que dans la maison où habite cette famille une des chambres est réservée aux cadavres. Cadavres dans le cas présent correspondent à des animaux empaillés. Ce détail va donner le ton au reste du roman.

Lors de la première année, un évènement va profondément marquer les deux enfants, en particulier Gilles le petit frère. L’explosion du siphon de crème Chantilly du glacier. Les deux enfants sont alors confrontés à la dure réalité de la vie et de la mort. Si Gilles va s’enfermer dans un mutisme et perdre son sourire, sa grande sœur va tenter de le préserver du choc psychologique créé par cet évènement. C’est alors qu’elle a l’idée de vouloir comme dans le film «Retour vers le futur» revenir dans le passé pour changer le cours du temps. Inventer le même système que celui de la DeLorean de Doc Brown. Mais c’est un rêve d’enfant, et pour y arriver il faut connaitre la physique quantique et la relativité. Au fil des années, la petite fille, qui est une surdouée va étudier et parfois passer des années scolaires. Elle a pour modèle Marie Currie et va suivre des cours supplémentaires auprès d’un vieux professeur de sciences. Son rêve de voyage dans le temps, de changer les évènements restera un rêve. Et pendant toutes ces années, elle va voir son frère se renfermer sur lui-même, torturer des animaux et prendre gout au même plaisir que son père, la chasse. Les cinq années pendant lesquels se déroule l’histoire, notre héroïne va aussi découvrir sa sexualité et ses fantasmes, qui auront une grande influence sur ses propres décisions. La petite fille devient petit à petit une femme.

Le père est de plus en plus violent avec les membres de sa famille. La petite fille qui est devenue une adolescente se voit une nuit devenir la proie de son père, de son frère et d’autres chasseurs. C’est une chasse à l’homme nocturne en pleine forêt qui se déroule. Elle ne veut pas être le gibier, pas plus qu’elle ne tient à devenir une prédatrice. À ce stade de l’histoire, on se demande en tant que lecteur comment un tel monstre de père peut exister. Heureusement, notre héroïne a une motivation suffisamment grande pour surmonter l’adversité de sa propre famille. Sa volonté farouche de sauver son petit frère de l’influence de l’hyène qui trône à la maison lui donne le courage de faire face à son père et à son frère qui lentement bascule vers l’obscurité.

Jusqu’à la scène finale, Adeline Dieudonné maintient le suspense sur ce roman. Comme lecteur, impossible de lâcher le livre jusqu’à la dernière page. D’un autre côté, on ne veut pas que le roman se termine. Il y a un dilemme à résoudre pour le lecteur. Achever ce livre ou ne pas être pressé de savoir ce qui va arriver à notre héroïne. Une certitude, ce livre ne tombera pas des mains !

Ce que j’ai bien aimé dans la façon d’écrire d’Adeline Dieudonné, c’est que derrière une écriture concise, tranchante et  toujours fluide, elle parvient à nous détailler les moindres émotions de son héroïne, les moindres pensées de celle-ci à travers des métaphores qui font parfois sourire et favorisent l’empathie du lecteur vis-à-vis d’elle. On a peur pour cette petite fille et on a envie que son père soit neutralisé par tous les moyens.

La lecture de ce roman ne met pas à l’abri le lecteur qui va être confronté à plusieurs évènements importants, similaires à des coups de tonnerre dans l’histoire, qui vont ébranler ses convictions. Oui, c’est très bien amené et j’ai été surpris à plusieurs reprises. Merci Adeline!

Comme je le dis plus haut dans cette chronique, l’histoire peut se passer n’importe où. Mais quelques petits détails sont révélateurs. Des smoutebollen, c’est-à-dire des croustillons, c’est typiquement belge et bruxellois en particulier. Ce sont les beignets qu’on peut manger à la foire. Le Bruxellois que je suis l’a directement constaté avec un large sourire et un clin d’œil pour l’auteure.

J’ai adoré ce livre, que je vais m’empresser de faire lire à des proches, mais aussi à des adolescents qui seraient dans la même tranche d’âge que notre héroïne. Hors de question pour moi de couper les ponts avec ce livre que je viens de terminer. J’ai donc décidé d’enchainer avec la pièce de théâtre Bonobo Moussaka toujours d’Adeline Dieudonné. C’est dans un autre registre, plus humoristique, mais j’adore aussi.

Une interview pour mon blog et pour le magazine Phénix ne serait pas pour me déplaire, tellement j’ai adoré lire ce livre.

En un peu moins de 270 pages, j’ai vécu un excellent moment de lecture avec un livre qui mérite amplement les prix qu’on lui a décernés (Prix première plume, prix du roman FNAC, Prix Filigranes, Prix Rossel, Prix Renaudot des lycéens). La vraie vie tient toutes ses promesses et Adeline Dieudonné est décidément une auteure (ou écrivaine) sur laquelle il faudra compter dans le futur. À lire absolument.

La vraie vie, Adeline Dieudonné, L’iconoclaste, 2018, 266 pages

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Soren disparu — Francis Dannemark et Véronique Biefnot

Cinquième livre de Francis Dannemark et Véronique Biefnot, deux auteurs qui ont l’habitude d’écrire des histoires à quatre mains. Soren disparu se distingue par une approche peu commune. Ici, pas d’histoire linéaire dans laquelle on suit un ou plusieurs personnages. Mais plutôt un patchwork de témoignages de personnes qui connaissaient ou qui ont croisé un jour Soren. C’est une sorte de reportage, d’enquête sur la disparition du personnage principal.

Soren a disparu en traversant un pont à Bordeaux. Ce livre est à la fois une enquête sur sa disparition et une sorte de reportage sur qui il était. Le procédé utilisé par les auteurs n’est pas conventionnel, mais original.

C’est à travers des souvenirs parfois précis, parfois flous que le lecteur se fait une idée de qui était Soren. Parfois, c’est simplement un avis, une situation, une anecdote, une sensation qui motive les différents acteurs à livrer leurs pensées sur ce personnage qui a été musicien et qui un jour a créé son propre label musical. On a donc ici une vision subjective de Soren, car chaque témoin ne l’a pas perçu de la même manière. Pour certains, le souvenir est encore vivace, pour d’autres l’image s’estompe petit à petit, pour d’autres encore c’est une image tronquée, déformée, idéalisée du personnage qui subsiste dans la mémoire.

Une centaine de témoignages composent ce livre, rendant moins aisée l’image que le lecteur doit se faire de Soren. Cela a comme inconvénient que le lecteur a moins d’empathie pour le personnage avec lequel il n’est pas directement en contact. Donc, ce sera un peu plus difficile de convaincre le lecteur (mais pas impossible).

Haruki Murakami avec son livreUnderground avait utilisé un procédé similaire en décrivant les attentats du métro de Tokyo. Les entretiens de dizaines de témoins avaient été rassemblés pour décrire un événement tragique. C’était une forme de reportage littéraire.

Soren disparu n’est ni un roman ni une biographie. C’est un nouveau challenge que les deux auteurs se sont fixé. Ce n’est pas sans danger pour eux, car reste à convaincre les lecteurs de s’intéresser à un personnage qui ne vit qu’à travers les souvenirs des autres.

D’habitude, le lecteur s’identifie au personnage principal. Il rit avec lui, il pleure pour lui, il s’inquiète, il l’observe avec bienveillance et s’y attache au fil des pages. Et au bout du livre, lorsqu’il termine la dernière page, il regrette d’avoir terminé le livre, ou il l’oubliera, voire il le relira, car il n’arrive pas à se détacher de l’histoire. Si le livre ne laisse pas indifférent (en bon ou en mal), l’auteur a réussi sa mission. C’est marquer le lecteur par son empreinte littéraire.

J’aurai aimé trouver l’une ou l’autre lettre d’amour écrite par Soren, qui aurait été détaillée par une des femmes qui a partagé sa vie. Peut-être aussi quelques poèmes ou paroles de chanson.

J’aurais aussi aimé lire ces différents témoignages dans un ordre chronologique pour ne pas être perturbé par les différents témoins et époques qui se mélangent au fil de la lecture. Chaque témoignage de quelques lignes ou plusieurs pages fait découvrir des personnages intéressants qui mériteraient parfois de remplir un chapitre complet d’un roman classique. Je pense à Gaby qui chantait dans un groupe punk-bondage et qui est sortie avec Soren dans des lieux connus de Bruxelles. Leur histoire s’est terminée après qu’elle lui a lancé un cendrier. Je pense aussi à Michèle qui a joué des pièces de théâtre avec lui et qui a partagé sa vie. Jean-Philippe qui avait envie de virer cet «emmerdeur de Soren» et a été content de recevoir sa lettre de démission. C’est comme ça que s’en vont les oiseaux ! Il y a aussi Alain qui nous présente le CV de Soren plus vrai que nature.

Dans ce livre on trouve des dizaines de références musicales, théâtrales, cinématographiques qui montrent bien que les deux auteurs ont vécu une partie de celles-ci, voire toutes. Bruxelles est au centre de ce livre, et bon nombre de lieux y sont mentionnés. Un avis tout spécial pour l’Archiduc qui apparait à plusieurs reprises dans les différents témoignages.

Une suggestion que je voudrais faire aux deux auteurs, ce serait de faire interpréter ces textes sur scène par des comédiens qui alterneraient les différents rôles. Je trouve que ces témoignages trouvent parfaitement leur place dans un cadre moins littéraire, mais plus théâtral. Ce n’est pas antinomique puisque Véronique Biefnot est une comédienne ! Est-ce qu’inconsciemment Soren disparu a été écrit pour être interprété au théâtre ? Je me pose la question !

Je n’ai pas vérifié les références musicales, car si je suis de la même génération que les deux auteurs, je n’écoutais pas le même genre de musique. Cependant, il y a des lieux qui me rappellent les mêmes souvenirs que décrits dans le livre.

En tout cas, une nouvelle approche de Véronique Biefnot et Francis Dannemark. L’avantage du livre, c’est qu’il peut être lu par bribe. Et comme c’est une mosaïque de témoignages, il n’y a pas la nécessité de se souvenir de tous les personnages. Au fur et à mesure de la lecture, une image de plus en plus complète de Soren se dessine. Pour certaines personnes c’est un ange tandis que pour d’autres ce sera un diable. Dans tous les cas, les deux auteurs réussissent à nous faire douter sur qui était Soren. À découvrir.

Soren disparu, Francis Dannemark et Véronique Biefnot, La Castor Astral, 2019, 240 pages

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Place des ombres, après la brume – Véronique Biefnot et Francis Dannemark

Un nouveau roman de Véronique Biefnot et Francis Dannemark est toujours un événement marquant dans la production littéraire littéraire belge. Qu’ils arrivent à écrire à quatre mains des histoires originales tient de la gageure. Bien sûr, d’autres auteurs s’y sont essayés, mais pas de manière aussi réussie qu’eux deux.

La première question qu’on peut se poser sur ce livre, c’est de savoir s’il s’agit d’un ou deux romans. En fait, c’est bel et bien une seule histoire, dont les deux parties se passent à vingt ans d’écart. La première se situe dans les années 1980, et la seconde en 2000. La première est écrite par Véronique Biefnot, et la seconde est écrite par Francis Dannemark.

On avait précédemment lu des romans écrits à quatre mains par les deux auteurs. Voilà que le duo nous propose un diptyque dont chacun a écrit une partie, au départ d’un scénario élaboré ensemble. Et cela fonctionne toujours. Le tandem est bien rôdé !

C’est d’autant plus difficile de chroniquer chaque partie du livre, car trop en dire sur la première partie donnerait des informations aux lecteurs sur la seconde partie. Je m’abstiendrai donc d’en dire trop sur l’histoire pour permettre au futur lecteur de découvrir le roman.

Place des ombres

Reste qu’avec Place des ombres, on retrouve le style d’écriture plus dramatique, plus sombre de Véronique Biefnot, qu’on avait déjà découvert dans sa trilogie (Comme des larmes sous la pluie, Les murmures de la terre, Là où la lumière se pose). Comme d’habitude, le style est soigné, précis, fluide, et… mystérieux. Avec un sens du détails qui lui est propre.

Si le fantastique a déjà été abordé précédemment dans les romans « Sous les ruines de Villers », ici on a droit à une dimension nouvelle et je pense que Jean Ray, Thomas Owen ou Michel de Ghelderode ne renieraient pas cette histoire. Par ailleurs, Véronique Biefnot peut allier le noir et le rose, passer du drame à la comédie lorsque c’est nécessaire. Probablement parce qu’elle est aussi une comédienne qui a abordé de multiples genres sur les planches de nos théâtres.

Le personnage principal de cette première partie est Lucie, une étudiante à l’université, qui se retrouve dans une ville qu’elle va devoir découvrir. Pas très loin de la place des Ombres, elle va faire la connaissance d’Evariste Jussieux un vieil herboriste qui tient son officine au rez-de-chaussée et de madame Latourelle, la propriétaire de la demeure dans laquelle Lucie va occuper un appartement. Lucie « adoptée » par un grand chien noir aux yeux d’ambre qui ne la quitte pas un instant, va bientôt être confrontée à d’étranges phénomènes en ces lieux et découvrir que ces deux personnes sont liées au sort de la maison. Une histoire révolue ? Peut-être pas : un événement tragique et spectaculaire va se produire, dont Lucie sera la victime… Il y a le danger sournois et invisible, que Lucie ignore alors qu’elle est la victime, et le danger imprévisible d’une demeure qui n’a pas encore livré tous ses sombres secrets.

Ce n’est qu’avec l’arrivée inattendue de son amie Maud que les événements tragiques vont trouver une explication rationnelle… Mais ne faudrait-il pas dire surnaturelle ?

Cette première partie se termine sur une note à la fois triste et rassurante, qui donne évidemment envie de lire la seconde partie de ce roman.

À noter que le fil rouge de cette histoire est un autre livre : Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire.

Après la brume

Dans la deuxième partie du roman, on retrouve Maud vingt ans plus tard. Elle a perdu son mari et sa mère, tandis que son fils est hospitalisé. Un nouveau personnage répondant au nom de La Brume fait son apparition. Taciturne, mystérieux, mais toujours aimable et attentif, il est accompagné d’un grand chien noir. Maud se sent rassurée par sa présence et il sera à son côté lorsqu’elle se rendra dans le château de  son père.

La brume semble être un étranger à toute cette histoire, et l’on sait peu de choses de lui. Et pourtant – mais le lecteur ne le découvrira que bien plus tard – des liens inattendus le rattachent aux protagonistes que l’on a appris à connaître depuis le début du diptyque.  Peu à peu, les pièces éparses s’assemblent…

Le ton et le style de Francis Dannemark sont certes légèrement différents de ceux de Véronique Biefnot mais le mystère plane toujours et nous sommes tout autant dans un registre où le fantastique règne en maître, quoique toujours dans un cadre réaliste

Je me demande à quoi aurait ressemblé ce roman si dès le départ il avait été écrit à quatre mains, comme c’était le cas pour les livres précédents des deux auteurs. Ou ce que cela aurait donné si Francis Dannemark avait écrit la première partie et Véronique Biefnot la seconde. Mais ces questions, qui sont de purs jeux de l’esprit (privilège du lecteur !) ne doivent pas nous faire perdre de vue qu’il s’agit d’une histoire qu’ils ont imaginée ensemble et, bien sûr, retravaillée en duo.

Dans cette « Place des Ombres, après la brume », on ne retrouve pas la charmante douceur de La route des coquelicots, ou la tendre nostalgie de Kyrielle Blues. Au cœur de ce diptyque, c’est un drame qui pose sa marque, et le mystère plane en permanence sur cette histoire, qui n’est pas moins agréable à lire, mais plus dense, plus tendue. C’est une nouvelle dimension dans le travail de ce duo ! Qui annonce d’autres collaborations dans l’avenir. À lire sans aucun doute !

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Littérature belge d’aujourd’hui – Jacques De Decker

On ne présente plus Jacques De Decker, écrivain, journaliste, dramaturge belge, à qui on doit un grand nombre de chroniques dans les pages du soir. Depuis 1971, c’est un observateur et acteur privilégié de la culture belge, et de la littérature en particulier. Avec ce livre édité par Espace Nord, il nous propose une trentaine d’auteurs qui ont marqué la littérature entre 1971 et 2010.

Bien sûr ce livre n’est pas exhaustif et n’inclut pas toute la production belge. Mais les principaux auteurs se trouvent dans ce livre. Les chroniques de Jacques de Decker sont bien sûr subjectives, mais la qualité de celles-ci fait qu’on peut s’en servir de référence.

Les auteurs sont présentés dans l’ordre alphabétique. On y trouve Jean-Baptiste Baronian, Alain Berenboom, Jacques Crickilion, Francis Dannemark, Jacqueline Harpman, Pierre Mertens, Amélie Nothomb, Thomas Owen, Eric-Emmanuel Schmitt, Jacques Sternberg.

À travers les principaux livres, De Decker nous fait une synthèse de chaque auteur, de chaque parcours littéraire. Si la ligne générale de chaque livre y est décrite, le style l’est également. La genèse de chaque livre n’est pas oubliée. De cette manière Jacques De Decker va à l’essentiel et fait gagner du temps au lecteur qui veut découvrir la littérature belge.

Je pense que mon ami et collègue Bruno Peeters du magazine Phénix est mieux placé que moi pour chroniquer ce livre. Comme je continue à explorer la littérature belge, j’avoue que j’ai encore beaucoup à découvrir, et le choix de ce livre sert justement à combler partiellement cette lacune.

Le seul reproche que je fais, c’est que ce livre s’arrête à 2010, alors que, publié par Espace Nord, il date de fin 2015. Il manque donc cinq années pendant lesquelles de nouveaux auteurs ont fait leur apparition et ne sont pas présents dans cette édition. J’aurais aimé y trouver Barbara Abel, Véronique Biefnot, Armel Job, Patrick Delperdange, Dulle Griet pour n’en citer que quelques-uns. Je suis certain que cet oubli sera réparé dans une prochaine version.

Ce petit livre donne une idée de ce qu’est la littérature belge contemporaine. Si on ne se focalise pas sur la période couverte (1971-2010), on peut dire que Jacques De Decker a atteint son objectif en proposant un panel d’auteurs représentatif. Et au vu du prix très démocratique de ce livre (9 euros), ce serait une erreur de le laisser passer. Donc, amateur de littérature belge, je vous invite à découvrir des auteurs qui viennent d’un pays qu’on dit surréaliste et qui sont fréquemment édités dans la francophonie.

Littérature belge d’aujourd’hui (La brosse à relire), Jacques De Decker, Espace Nord, 2016, 336 pages.

La ittérature belge

Dictionnaire amoureux de la Belgique – Jean-Baptiste Baronian

J’ai hésité avant de chroniquer ce Dictionnaire amoureux de la Belgique écrit par Jean-Baptiste Baronian et édité chez Plon. D’abord parce que je ne suis pas fan des dictionnaires. Ensuite parce Baronian tout comme moi se trouve au générique de l’anthologie La Belgique imaginaire. Mais comme j’aime bien l’érudition du personnage, je devais chroniquer ce livre. Baronian a écrit un dictionnaire totalement subjectif, qui présente le pays d’une façon inhabituelle, un peu cocasse, certainement anecdotique. On lui doit plus d’une trentaine de romans, de nouvelles, d’essais et de biographies (Baudelaire, Verlaine, Rimbaud), mais aussi des essais sur Brel, Magritte ou Simenon. C’est quelqu’un de prolifique qui connait très bien la Belgique, sa culture, et le monde francophone plus particulièrement. Donc, une vraie référence.

On n’aborde pas un dictionnaire amoureux comme un autre dictionnaire. Celui-ci est formé de 250 articles qui couvrent une bonne partie de l’histoire et de la culture belge. Un tel ouvrage ne peut pas être exhaustif et encore moins objectif, et c’est le but. C’est ce qui permet au lecteur de se rendre compte que la Belgique est un pays surréaliste. Petit pays, certes, mais original à plus d’un titre.

J’ai donc lu les articles de ce dictionnaire dans le désordre le plus total, au gré du hasard ou de mes envies du moment. J’y ai trouvé un certain amusement mélangé de curiosité, et au bout du compte j’ai éprouvé un certain plaisir à parcourir les différents sujets, à piocher dans ceux-ci.

Baronian ne se contente pas de répéter ce qu’on trouve sur Wikipedia pour la Belgique. À travers ses souvenirs, ses émotions, son vécu, il apporte une vision personnelle d’un sujet qui tient du ressenti autant que de l’anecdotique. Mais il ne faut pas croire qu’il ne respecte pas la réalité. Oui, c’est vrai ce qu’il écrit, et oui c’est raconté autrement. C’est tout le charme de ce dictionnaire. En fait, c’est du Belge !

Une série de thèmes est incluse dans ce livre. Cela va évidemment de l’histoire du pays à la culture, le sport, la gastronomie, la peinture, le cinéma, la littérature, la musique, etc. Mais le plus amusant, ce sont les sujets inattendus pour le lecteur. Je pense par exemple à la guerre des vaches dont l’auteur nous retrace l’histoire il y a huit siècles. Je pense aussi à ce mystérieux mot qu’est « Pataphonie » qui consiste à faire de la musique avec n’importe quoi. Au fil des pages, on trouve quelques trésors surréalistes typiques de la Belgique.

Il me reste encore à rechercher quelques sujets dans cet ouvrage plutôt sympathique. Je sais qu’on y parle de Manneken pis, mais je n’ai pas encore trouvé à quelle rubrique.

Il y a quelques sujets que j’aimerais bien voir dans une mise à jour prochaine du dictionnaire, qui concerne davantage le théâtre. Je pense évidemment au mariage de mademoiselle Beulemans, à Bossemans et Coppenolle (et évidemment à madame chapeau). Quelques comédiens marquants comme Marie Gillain et Cécile de France pourraient aussi s’y trouver. Et puis peut-être un peu plus parler de notre Atomium qui est un symbole du pays (il y a un article sur l’Expo 58 dans le livre).

Je ne voudrais pas terminer ce tour du dictionnaire amoureux sans rappeler que Baronian est aussi un spécialiste du fantastique Belge en particulier et que ce domaine imaginaire est bien présent dans le dictionnaire. Il nous présente Jean Ray, Thomas Owen, Michel de Ghelderode, Henri Vernes, des auteurs qu’il a aussi connus dans le cadre des éditions Marabout. On lui doit d’ailleurs un panorama de la littérature fantastique de langue française.

Ce dictionnaire amoureux atteint tout à fait son objectif. Baronian est probablement le mieux placé pour commettre un tel dictionnaire amoureux de la Belgique. Le travail accompli à travers ces 760 pages est aussi amusant qu’intéressant et mérite d’être connu des lecteurs. À coup sûr un livre qu’il faut avoir chez soi si on aime la Belgique.

Dictionnaire amoureux de la Belgique, Jean-Baptiste Baronian, Plon, 760 pages, 2015

Dictionnaire amoureux de la Belgique

Kyrielle Blues – Biefnot-Dannemark

Après La route des coquelicots, roman qui racontait le périple à travers l’Europe de vieilles dames bien gentilles, on pouvait se demander ce que le tandem Biefnot-Dannemark (Véronique Biefnot et Francis Dannemark) allait nous concocter comme nouveau roman. Et à peine un an après le premier livre écrit à quatre mains, voici qu’ils nous proposent une histoire totalement différente où on retrouve le style caractéristique des deux romanciers.

Je me fais parfois la remarque que Biefnot-Dannemark, c’est un peu comme Boileau-Narcejac, mais en littérature belge. Un duo qui écrit des livres différents de leur production respective et qui touche un plus large public en écrivant à deux.

Encore une fois, je me pose la question de savoir qui a écrit quoi, sans parvenir à déceler qui est l’auteur d’une scène en particulier. Et pourtant je connais les deux auteurs. La seule certitude dans ce livre, c’est que les aquarelles qui parsèment chaque chapitre et agrément la lecture, sont dessinés par Véronique Biefnot. Le noir et le bleu sont les seules couleurs utilisées et renforcent le ton général, l’ambiance, le climat de cette histoire. La seule exception c’est le cendrier et la photo sur le piano.

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Dans Au tour de l’amour, le livre de poésie que les deux auteurs avaient commis en même temps que La route de coquelicots, Véronique Biefnot avait déjà montré son talent de peintre à travers une série d’aquarelles en sépia. Et le résultat était splendide. Ici, Véronique va plus loin en proposant une cinquantaine de dessins qui ne sont pas issus de l’histoire, mais qui donnent à celle-ci un ton particulier. Si tous les livres étaient comme celui-ci (textes et dessins), il y aurait probablement plus de personnes qui se mettraient à lire.

Kyrielle Blues, c’est d’abord un événement dramatique dans l’existence de Nina Desmarais qui vit à Bordeaux. Son prénom est un hommage à Nina Simone. Un jour de septembre, elle vient de perdre son père, Teddy qui était pianiste de Jazz. Celui-ci lui a laissé un testament chez Antoine de Laval un notaire d’Hazebrouck (département du Nord à proximité de la Belgique). Alors qu’elle ne voulait plus remettre les pieds dans cette ville, elle décide de s’y rendre et parcourt les 700 kilomètres qui séparent Bordeaux d’Hazebrouck. Le cœur gros et des reproches plein la tête adressés à l’âme de son père qui l’a quitté trop tôt, elle se rend chez le notaire pour régler les formalités d’usage liées au décès.

La lecture du testament va permettre à Nina de replonger dans le passé de ce père pianiste souvent parti en tournée. À travers des flashbacks et une kyrielle d’objets qu’il lui a laissés, elle va découvrir des facettes de son père qu’elle ignorait. Et pour l’aider dans à raviver ce passé familial et musical, Antoine va non seulement lui lire le testament, mais va aussi lui remettre un DVD sur lequel le père de Nina lui fait une révélation qui va l’ébranler.

Ce qui passe pour un moment de nostalgie, de souvenirs enfuis dans les mémoires, va être le déclic à une histoire moins triste, dans laquelle d’autres protagonistes vont avoir un rôle important à jouer. Il y a Anton le fils de Nina, Kathy et ses trois enfants, Jacqueline la secrétaire d’Antoine, et puis une rencontre inattendue, un vieux souvenir qui va resurgir inopinément et va aussi bouleverser la vie des personnages. En dire plus, c’est dévoiler le cœur du roman, ce qui serait gâché l’effet de surprise voulu par les deux romanciers.

Ce qu’il faut retenir, c’est que dans ce tourbillon de rencontres et d’événements, de bons sentiments vont naître, pas nécessairement comme le lecteur le pensera. Mais le bonheur sera au bout du chemin.

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L’histoire se passe entre Bordeaux et Hazebrouck, révèle des lieux dans lesquels la musique a une grande importance, et le jazz en particulier. Les deux auteurs ont eu la bonne idée de commencer le roman par une partie de la scène finale, sans trop dévoiler l’intrigue. Ce qui oblige le lecteur à terminer le livre pour comprendre cette scène. C’est vraiment original.

Le livre est parsemé de références musicales liées au jazz. On aurait presque envie de pouvoir écouter chaque morceau de musique cité dans le livre. Rien n’empêche le lecteur de voir ou d’entendre chaque chanson sur le Web. C’est en tout cas ce que j’ai décidé de faire.

Tout au long du livre, on découvre : September song, Stella by starlight, Everytime We Say Goodbye, What Is This Thing Called Love, Night and days, My funny Valentine, In a sentimental mood, How my heart sings, There will never be another you, The touch of your lips.

Par certains côtés, ce roman et cette musique me font penser au film Forget Paris de Billy Cristal, dans lequel il y a aussi un enterrement au début et une musique jazz. Film qui est pourtant une belle romance.

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C’est évidemment une gageure de la part des deux auteurs de mélanger musique et belle histoire, tout comme c’est une gageure de prendre comme fil conducteur la lecture du testament du père de Nina. En tant que lecteur, on pourrait penser que commencer une histoire par un événement pénible va donner un ton triste et mélancolique au reste du livre. Il n’en est rien ! Sans trop dévoiler l’histoire, on peut dire qu’il s’agit d’une belle romance, atypique, mais une belle histoire tout de même.

Un roman qui ravira les nouveaux lecteurs autant que ceux qui ont aimé La route des coquelicots. Comme ce dernier, cette histoire apporte un moment de fraicheur, de joie, et d’amusement, avec un brin de nostalgie, tout ça sur fond de jazz. Encore une fois, c’est difficile pour le lecteur de fermer le livre à la dernière page et devoir abandonner les personnages auxquels ils s’étaient habitués au fil des pages. L’addiction est totale. Mais le lecteur quittera le livre en étant rassuré sur le sort des personnages principaux. On retrouve cette constante chez Biefnot-Dannemark, quoiqu’il arrive l’histoire se termine bien, et c’est tant mieux pour le lecteur.

Pour rester dans le ton de ce roman, j’aurais envie de chanter :

C’est un beau roman, c’est une belle histoire, c’est une romance d’aujourd’hui…

Tout comme La route des coquelicots, Kyrielle Blues est une histoire qui pourrait facilement être adaptée au cinéma ou à la télévision. À partir de situation originale, les deux romanciers ont créé des personnages attachants qui doivent surmonter les difficultés engendrées par les aléas de la vie. En tant que lecteur, on aimerait bien que ces histoires passent du livre au petit ou grand écran. J’espère qu’un jour ce sera le cas.

Encore une belle histoire de Véronique Biefnot et Francis Dannemark. Un livre qui confirme tout le bien que je pense de cette complicité qui s’est établie au fil du temps. A lire absolument.

Et voici la bande annonce du livre : Kyrielle Blues.

Kyrielle Blues, Biefnot-Dannemark, éditions Le Castor astral, 280 pages, 2016, illustrations de Véronique Biefnot

 Kyrielle Blues