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Sylvie Lainé (interview)

Après la récente chronique de l’anthologie Fidèle à ton pas balancé de Sylvie Lainé, il devenait évident de ne pas en rester là. La chronique méritait d’être accompagnée par une interview de Sylvie que les lecteurs pouvaient retrouver sur Phénix Mag et sur mon blog. La voici !

Je remercie Sylvie pour sa patience, sa gentillesse et le temps qu’elle a consacré à répondre à mes questions.

  • Tu as fait le choix d’écrire des nouvelles plutôt que des romans. Format dans lequel tu excelles. Mais peut-on imaginer que dans l’avenir tu fasses une exception en écrivant un roman (peut-être court), plus long que tes nouvelles L’opéra de Shaya ou Les yeux d’Elsa ? En tout cas, un texte qui se suffirait à lui-même pour être édité seul.

Ecrire un roman, peut-être, pourquoi pas ? Si un jour j’ai plus de temps libre ? Mais ce n’est pas ma priorité. S’il s’agit d’avoir un texte publié seul, il y a des possibilités, puisque certains éditeurs publient des novellas : le Bélial par exemple a lancé une magnifique collection (Une heure-lumière). La nouvelle et la novella sont des formats qui me conviennent parfaitement, et où je me sens à l’aise. Je ne suis pas du tout sûre d’avoir autant de plaisir à écrire un roman. Il faudrait pour cela que je charpente un scénario, il me faudrait un projet basé sur un certain nombre de séquences ou de moments significatifs, que je pourrais gérer indépendamment les uns des autres. Il y a d’excellents romans bâtis sur ce principe, et j’ai adoré Les milliards de tapis de cheveux de Eschbach, par exemple. Mais j’aime bien partir sur du neuf à chaque fois que je commence une histoire ! La SF pour moi, c’est quand même beaucoup la découverte de l’inexploré, la nouveauté, l’angle ou le contexte inattendus. On m’a très souvent posé cette question, pourquoi ne pas revenir à un de mes univers (ou à un univers conçu collectivement), pour le reprendre, et y inventer d’autres histoires ? Mais mon rapport personnel à l’écriture fait que cette perspective n’a rien d’exaltant, au contraire. Je n’attends pas spécialement de la SF qu’elle m’offre des univers que je puisse connaître et approfondir jusqu’à ce qu’ils me deviennent totalement et intimement familiers et confortables. Je ne veux pas me réfugier dans la SF pour y vivre une vie parallèle. Je veux qu’elle m’offre des sensations inhabituelles, des surprises, et du dépaysement toujours renouvelé, et qu’il faille chaque fois en réinventer le sens.

  • Comme beaucoup de fans de SF, j’ai envie de faire le parallèle entre tes nouvelles et le cycle de l’instrumentalité de Cordwainer Smith. On trouve des deux côtés une certaine poésie dans les textes, même si les deux univers n’ont pas de lien commun. Ce qui m’amène à te demander si l’idée de structurer tes nouvelles dans ton propre univers ne pourrait pas voir le jour dans le futur ? Et puis d’autre part, avec Les seigneurs de l’instrumentalité, Cordwainer Smith a écrit 27 nouvelles et un roman court (Nostralie), alors que ton recueil Fidèle à ton pas balancé fait 26 nouvelles de science-fiction. Est-ce qu’il ne nous manquerait pas une nouvelle et un roman court pour rendre heureux le fan ? Je sais, je pousse un peu loin !

Je suis moi aussi une grande fan de Cordwainer Smith, donc la comparaison me réjouit. Les seigneurs de l’instrumentalité est un cycle magnifique dont les nouvelles gardent une grande autonomie – une partie du cadre dans lequel elle se déroule est commun, c’est vrai, ou alors peut-être faudrait-il dire que chacune d’entre elle se déroule dans un cadre qui reste compatible avec celui des autres. Pour avoir ce principe en gardant sa liberté, il faut un cadre immense comme celui qu’offre le space-opera, et il faut aussi se donner la liberté de l’évoquer sur une durée très longue, plusieurs générations. En forçant un peu et en les reprenant, je devrais pouvoir faire rentrer une dizaine de mes nouvelles dans un cadre de ce type. Il faudrait renoncer à d’autres…

  • Dans tes nouvelles, on est souvent confronté à une civilisation en perpétuelle évolution. Elle n’est pas figée, pas fermée, mais oscille entre utopie et dystopie. Mais où se trouve le point d’équilibre ? Existe-t-il vraiment ou bien n’est-ce qu’une chimère qui ne sera jamais atteinte par aucune civilisation ?

Je ne crois pas à une utopie stable, parce que je ne crois pas que le bonheur puisse exister dans l’immobilisme. Oui, c’est vrai, tu as raison, cette conviction est un de mes principaux fils conducteurs. Mes personnages aussi sont des gens qui évoluent, et ils évoluent parce qu’ils ne sont pas pétris de certitudes. Mais ça  ne veut pas dire que je ne crois pas au bonheur ou à l’utopie ! Au contraire. Si j’arrivais à décrire une utopie (l’opéra de Shaya et Carte blanche sont un peu des tentatives en ce sens, à mes yeux) ce serait des utopies où l’on rebat les cartes, où la variation et le mouvement font partie du cycle. Parce que être vivant, ce n’est pas être figé – on n’est vraiment figé que quand on est mort. Nous le serons bien assez tôt, et ça ne me fait pas rêver.

J’ai conscience aussi que cette vision peut surprendre, peut-être même gêner ou mettre mal à l’aise. Catherine Dufour l’avait exprimé très clairement dans sa préface à Espaces Insécables. Et parfois, certains lecteurs ont des mots très durs pour mes personnages, et les trouvent faibles ou lâches… Mais cela pourrait nous emmener sur d’autres discussions, et sur le fait que je ne trouve pas très intéressants les rapports humains basés sur la domination et le pouvoir. Ces rapports sont partie prenante de l’immobilisme, une société figée en aura besoin.

  • Un des thèmes récurrents dans tes nouvelles, c’est la rencontre de l’autre. Que ce soit une personne, un extraterrestre, une entité, une civilisation, la communication est au cœur de chaque texte, mais les moyens de se faire comprendre sont loin d’être aussi simples. Ce qui mène à des situations dramatiques, voire cocasses. Je pense évidemment aux deux nouvelles « Petits arrangements intragalactiques ». On dirait que comme auteure tu prends un malin plaisir, à non pas chercher la confrontation, mais à mettre en évidence une incompréhension entre les différents intervenants. Est-ce que je me trompe ?

Hélas, ce n’est pas un malin plaisir, c’est juste un constat que je fais tous les jours – je ne peux pas faire ou vivre quelque chose avec quelqu’un sans me demander quelle vision il a de la situation. Et il est très rare que sa vision soit exactement la même que la mienne…

  • Si la rencontre est un de tes thèmes préférés dans tes nouvelles, celle-ci ne mène pas nécessairement à une forme de compréhension des différents intervenants. On dirait même que tout le problème se situe dans la manière de communiquer avec l’autre. Pourrais-tu imaginer une nouvelle où les problèmes de compréhension mutuelle n’ont pas lieu, mais où c’est justement cette absence de difficultés qui soit le vrai problème ?

Ah, je me suis un peu approchée de cette question au moins une fois, avec la question de la télépathie dans Définissez : priorités. Si nous avions la capacité de ressentir ce que ressentent les autres, et de partager leurs émotions, qu’adviendrait-il des nôtres, comment tout cela pourrait-il s’entremêler ? Tu as dû voir à quelles conclusions j’arrivais…

  • Plusieurs lecteurs font souvent référence au fait que tu as une à une écriture emprunte d’une grande poésie. J’aimerais dire que tes textes sont d’une grande sensibilité, qu’ils sont mélodieux, qu’ils véhiculent une musique que l’oreille n’entend pas nécessairement, mais que l’esprit interprète à sa manière. Est-ce une erreur de faire ce parallèle ?

J’aime bien ce parallèle, parce que j’ai une sorte d’instinct un peu difficile à expliciter qui me dit très clairement si quelque chose sonne « juste » ou pas. Cela fonctionne un peu comme la musique, il est question d’harmonie et d’équilibre – des mots, du sens, de la construction des phrases, des émotions qui s’expriment, et de la manière dont tout cela se relie. J’ai du mal à l’expliquer. Mais je ressens aussi ces sensations quand je joue du piano (je ne joue pas très bien, et pas souvent, et je n’improvise pas, mais le plaisir de l’interprétation est là).

  • Parmi les auteurs de science-fiction qui t’ont marquée à l’adolescence (Silverberg, Asimov, Herbert, Sturgeon, Sheckley, Farmer, Spinrad, etc.) y en a-t-il un qui a eu un impact plus important que les autres ? Si oui, lesquels et pourquoi ?

Tous ceux-là, et d’autres, selon les moments… Asimov pour l’ampleur de ses projets et leur dimension sociale et politique. Silverberg pour l’incroyable richesse de son imaginaire qui se déploie dans toutes les directions. Herbert, ou Farmer, pour quelques séquences inoubliables, comme le gom-jabbar de Dune, ou le réveil sur les berges du Fleuve de l’éternité. Sturgeon pour ses personnages, bien sûr. Spinrad, parce que c’est lui qui le premier a ouvert la porte pour moi. Sheckley, pour le regard tendre et sarcastique qu’il porte sur ses personnages, et son humour qui renouvelle tout. Et plein d’autres, je ne veux pas faire de choix.

  • Quels sont les genres littéraires, les livres, les auteurs contemporains qui t’inspirent ? Y a-t-il un ou plusieurs auteurs (tout genre confondu) pour lesquels tu es une inconditionnelle ?

Je t’en donne douze ? cinquante ? Globalement j’ai une nette préférence pour la SF, parce que la fantasy répond plus rarement à mes attentes d’inattendu et de surprise. Allez, tiens, si je n’en cite qu’un ce sera Greg Egan.

  • Une des caractéristiques de tes nouvelles, c’est que les personnages ne sont ni bons ni mauvais, mais qu’ils n’ont pas leur sort entre leurs mains. Ce qui pourrait être une forme d’amour pourrait très bien déboucher sur un échec sans qu’aucun des personnages ne soit responsable de cette situation. C’est mon imagination ou bien est-ce vraiment le cas dans tes textes ?

C’est tout à fait vrai, ils ne sont ni tout à fait bons ni tout à fait mauvais. Et la crise qu’ils ont à résoudre tient souvent au fait qu’ils ne tiennent pas leur sort entre leurs mains. Une fin heureuse, chez moi, c’est une fin où l’on devient maître de son destin.

  • As-tu un livre de chevet ? Si oui, s’agit-il d’un livre de science-fiction ?

J’ai eu, à certaines périodes de ma vie, un livre de chevet qui y est resté des mois. Dune l’a été il y a bien longtemps, mais le Gödel, Escher, Bach : Les Brins d’une Guirlande Éternelle de Douglas Hofstadter l’a été aussi, je les reprenais régulièrement tout en lisant d’autres choses. En ce moment j’ai des coups de cœur, des enthousiasmes, mais ça fait longtemps que je n’ai pas eu de livre de chevet. Ah, si ! Depuis des années, les nouvelles de Salinger (Un jour rêvé pour le poisson-banane) sont sur ma table de nuit. Un ouvrage dont je n’épuiserai jamais les mystères, et qui est un bonheur pour mon oreille musicale intérieure…

  • Y a-t-il un roman de science-fiction qui t’a marqué, que tu aurais aimé avoir écrit ? Peut-être sans changer une virgule, peut-être en le remaniant et en lui donnant une connotation plus personnelle. Pourrais-tu nous en dire plus ?

Le dernier que j’aie lu et dont j’ai pensé que j’aurais pu ou aimé l’avoir écrit, peut-être un peu différemment, mais dont le principe me parlait totalement, c’est le Libration de Becky Chambers. Ses thématiques (évoluer, prendre en mains sa vie, construire un rapport à l’autre sur d’autres principes que la domination) me parlent. J’aurais eu envie de le terminer un peu différemment, en pulvérisant un peu plus le cadre, sans doute !

  • Dix ans auront été nécessaires pour voir aboutir Fidèle à ton pas balancé, recueil qui reprend toutes tes nouvelles de science-fiction. Je ne doute pas que dans l’avenir ActuSF continuera à publier d’autres recueils écrits de ta plume, mais j’espère Sylvie qu’on ne devra pas encore attendre dix ans pour voir un recueil aussi complet. D’où ma question : quels sont tes prochains projets littéraires ?

J’écris des nouvelles ^^ La prochaine à paraître sera dans la revue Usbek et Rica, j’ai détruit deux mots dans le Dictionnaire des mots en trop qui va paraître aux Editions Thierry Marchaisse, et j’ai quelques autres projets en cours. Des nouvelles ! Vive les nouvelles. Bisous !

Sylvie Lainé

 

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L’empereur de l’espace – Edmond Hamilton

Voici la première aventure écrite en 1940 du cycle Capitaine Futur de Edmond Hamilton. C’est les éditions du Bélial qui nous font découvrir (ou redécouvrir pour ceux qui l’ont lu en anglais), les aventures du capitaine Futur. Un deuxième tome est sorti en même temps que L’empereur de l’espace, c’est A la rescousse. Pour ceux qui l’ignorent, le Capitaine Futur a été adapté en dessin animé en 1979 sous le nom de Capitaine Flam.

On doit cette nouvelle traduction à Pierre-Paul Durastanti, qui a l’habitude de nous proposer des classiques oubliés de la science-fiction (Les vandales du vide, Miro Hertzel, etc.) pour notre plus grand bonheur.

Edmond Hamilton est un pionnier du space opera et de l’aventure spatiale. On lui doit Les rois des étoiles, Les loups des étoiles, Hors de l’univers, Les voleurs d’étoiles, pour ne citer que quelques livres de l’auteur. C’est de la science-fiction épique dans laquelle l’action et l’aventure priment sur la véracité scientifique. Ce qui correspond à nos lectures de notre enfance ou adolescence. Le principal, c’était de lire un bon roman de science-fiction, et pas de savoir si Jupiter était une planète viable pour l’homme.

Ce premier tome des aventures du Capitaine Futur, alias Curt Newton, permet de découvrir les origines du personnage. On pourrait presque le comparer à Flash Gordon, mais en plus posé, plus intelligent, mieux entouré, dont la vocation est de protéger le système solaire.

On découvre que Roger Newton était un brillant biologiste qui travaillait avec Simon Wright. Les deux hommes travaillaient sur des intelligences artificielles et la possibilité d’en faire des créatures intelligentes et artificielles. Mais Wright était trop vieux et pour le garder en vie, Newton a dû transférer son cerveau dans une sorte de boite métallique transparente. Pour se soustraire aux menaces externes, Newton et sa femme, ainsi que Wright ont continué leurs expériences sur la Lune. D’abord ils ont créé Grag le robot, et ensuite Otho qui avait une apparence plus humaine, mais qui a la capacité de prendre d’autres apparences. Au même moment, l’épouse de Newton mettait au monde un petit garçon qui s’appelait Curt, et qui deviendrait plus tard le capitaine Futur. Lorsque Newton et sa femme furent tués, les deux robots s’occupèrent de l’enfant, assistés par Simon Wright. Ils lui apprirent tout ce qu’ils savaient et le formèrent dans plusieurs domaines. C’est là que Curt Newton deviendra petit à petit le capitaine Futur.

Lorsqu’il y a un nouveau danger dans le système solaire, le président de la Terre envoie un signal au capitaine Futur pour lui demander son aide. Vous ne trouvez pas que ça fait un peu bat-signal ? Sauf qu’ici le signal est envoyé vers la Lune. Et le Capitaine Futur sort de sa bat-cave… pardon de son labo lunaire, accompagné de Simon Wright, de Grag et Otho.

Suite à une épidémie inconnue qui fait régresser les humains au point de redevenir des animaux, le président découvre que c’est l’œuvre de l’empereur de l’espace. Un être dont personne ne sait rien, qui se cache derrière un déguisement sombre et qui a la capacité de se dématérialiser. Il n’a d’autre solution que de demander l’aide du capitaine Futur, qui va directement se mettre à la recherche de cet empereur de l’espace. Lui et son équipe vont aussi essayer de trouver un antidote à ce fléau qui se répand dans le système solaire. Voilà dans les grandes lignes le début de ce roman.

J’ai évité de faire le parallèle entre le livre et le dessin animé Capitaine Flam. L’empereur de l’espace correspond aux premiers épisodes et suit presque le livre. Grag est devenu Crag, Otho est devenu Mala, le vaisseau Comète est devenu le Starlabe. Le dessin animé situe l’histoire sur Mégara alors que dans le roman c’est sur Jupiter. Comme on fait abstraction des lieux et de la technologie, cela n’a pas une très grande importance.

En tant que lecteur, il faut juste se familiariser avec des termes qui ont parfois un charme désuet : voiture-fusée, avion-fusée, lunettes fluoroscopiques, rayon protonique, immatérialiseur, foudroyants.

Je ne sais pas si le Bélial envisage d’éditer l’ensemble des histoires liées au Capitaine Futur. Si c’est le cas, c’est une belle initiative que je suivrai de près, car à l’adolescence les livres de Edmond Hamilton m’ont marqué comme beaucoup de lecteurs de ma génération. Je pense qu’un format Omnibus qui reprend 5 ou 6 aventures serait préférable. Le cycle comprend 17 histoires précédemment sorties dans Captain Future Magazine, et 10 autres histoires dans Startling Stories. Il y a donc assez de matière pour en faire des omnibus, comme chez Haffner Press.

Ceci dit, c’est une belle initiative d’éditer enfin en français ce héros de science-fiction qui nous avait échappé dans la langue de Molière, si ce n’est sous forme de dessins animés. À notre époque, on peut cataloguer cette science-fiction dans la catégorie jeunesse. Mais au milieu du vingtième siècle, ces histoires faisaient le bonheur des lecteurs de pulps. Il faut donc lire avec un certain recul ce premier tome du capitaine Futur, se mettre dans la peau du lecteur de l’époque qui était plus émerveillé qu’aujourd’hui.

Et puis, n’oublions pas que Edmond Hamilton a contribué de manière significative à la science-fiction d’aujourd’hui. Star Wars en est un bon exemple. Il faut se souvenir que Leigh Brackett, l’épouse de Edmond Hamilton était aussi auteur de science-fiction et on lui doit le scénario de L’empire contre-attaque.

Donc, si l’envie vous vient de découvrir les auteurs de science-fiction qui sont à l’origine du genre, en voici un bon exemple. L’empereur de l’espace de Edmond Hamilton se laisse lire. Belle initiative du Bélial et de Pierre-Paul Durastanti en particulier.

L’empereur de l’espace, Edmond Hamilton, Le Bélial, 2017, 203 pages, traduit par Pierre-Paul Durastanti, illustration de Philippe Gady

L'empereur de l'espace - Edmond Hamilton

 

Time lapse

Et si votre voisin mourait et laissait dans sa maison une étrange machine qui prenait quotidiennement des photos de votre maison toutes les 24 heures ? Oui, mais 24 heures dans le futur, c’est-à-dire demain à 8 heures du soir. C’est sur cette idée originale qu’est basé Time lapse, un film qui tient de la science-fiction, mais qui bascule rapidement dans le thriller angoissant. Le film est un huis clos, ce qui renforce encore un peu plus cette angoisse. L’histoire se passe uniquement dans une maison et celle d’en face.

Film à petit budget dont l’intérêt est largement compensé par une bonne histoire. C’est le genre de film qui a parfaitement trouvé sa place au BIFFF en 2014, et qui est sorti en salle en 2016. Pas de grands acteurs ni réalisateur oscarisé. Simplement le développement d’une idée de science-fiction déjà exploitée sur le plan littéraire et déjà abordée au cinéma sous un autre angle.

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Trois amis colocataires vivent dans une petite maison. L’un d’entre eux est peintre et assure le rôle de concierge dans les environs. Sa petite amie est serveuse, tandis que le troisième est un parieur qui côtoie des personnes pas toujours fréquentables.

Ils découvrent que leur voisin d’en face n’a plus montré signe de vie depuis quelque temps. Le courrier s’accumule sur le pas de sa porte. Heureusement, ils ont la clé de la maison. Et ce qu’ils vont découvrir en y pénétrant, c’est une étrange machine qui prend des photos toutes les 24 heures. Des photos de leur propre maison, prises à travers une baie vitrée. Étrangement une photo montre une situation qui n’est pas encore arrivée. Ils retrouvent la dépouille du propriétaire enfermé dans la cave. Celui-ci est mort mystérieusement. Les trois amis vont découvrir que la photo générée chaque jour correspond bien à ce qui va se passer le lendemain à huit heures du soir.

L’idée de connaitre son avenir prend soudain une grande importance dans leur vie, surtout dans celle du parieur qui y voie un moyen de gagner beaucoup d’argent en récupérant le résultat des courses du lendemain.

Au cœur d’une histoire de paradoxe temporelle, les trois personnages vont être confrontés à un bookmaker peu scrupuleux, qui va les contraindre à travailler pour lui. Leurs vies en danger, ils n’ont plus qu’un moyen de s’en sortir, c’est de se débarrasser du bookmaker et de son garde du corps. Le film bascule alors vers du thriller. Et ça marche ! Cela reste une bonne série B, mais ça marche.

Chaque jour révèle une photo différente de l’avenir, photo parfois compromettante, parfois énigmatique. Le concepteur décédé de cet étrange appareil photo avait laissé quelques mots qui indiquaient que ne pas faire le lendemain ce que la photo montre, correspond à changer le cours du temps, avec les désagréments que cela peut occasionner. Reproduire l’événement revient à s’assurer que ce dernier arrivera bien.

On le voit ici, les principaux protagonistes sont pris dans un piège temporel. Faut-il suivre la photo du lendemain pour que tout se réalise ? Ou faut-il ne pas tenir compte de cette photo ? Le réalisateur du film s’est davantage basé sur la première hypothèse, ce qui lui a permis une certaine liberté quant à la suite de l’histoire.

Personnellement, je pense que quoi que les personnages fassent, la photo du lendemain devra montrer ce qui va vraiment se passer. Donc, il n’y a pas d’obligation de suivre à la lettre la photo. Mais ça, c’est un autre débat qui sort du cadre de ce film. Reste donc, une histoire intéressante, bien développée, sans prétention, qui fera passer un bon moment aux amateurs de science-fiction et de thriller.

Je suis content de retrouver Danielle Panabaker dans ce film. Ce qui la sort de son personnage du docteur Caitlin Snow dans les séries de science-fiction Flash et Arrow. Dans ce film elle est davantage une victime, bien que…

J’ai vraiment bien aimé.

Time lapse réalisé par Bradley King, interprété par Danielle Panabaker, Matt O’Leary, George Finn, 2015, durée 1h44.

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Les vandales du vide – Jack Vance

Le Belial inaugure une nouvelle collection de livres consacrés aux pulps de science-fiction. Le premier roman Les vandales du vide est écrit par Jack Vance, et traduit par Pierre-Paul Durastanti. Pour ajouter une note vintage à celui-ci, la couverture est dessinée par Caza, un illustrateur habitué depuis des décennies à mettre en valeur des scènes des romans de Jack Vance et d’autres auteurs. On ne pouvait pas mieux rêver.

Ce roman de science-fiction date de 1950. C’est un inédit de Jack Vance, mais pas nécessairement une œuvre de jeunesse, car à 34 ans, Vance avait déjà écrit d’autres histoires. Il correspond très bien à la science-fiction de l’époque, que d’autres auteurs ont aussi mise en valeur. En lisant ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec des livres d’Isaac Asimov, Robert Heinlein, Arthur C. Clarke, voire même Filip K. Dick. Les romans de cet âge d’or seraient aujourd’hui considérés comme de la lecture pour la jeunesse. Mais n’avons-nous pas tous été jeunes, et n’avons-nous pas tous gardé un regard d’adolescent sur ce genre d’histoire ?

Dans cette histoire, on suit le jeune Dick Murdock, qui quitte Vénus pour rejoindre son père, l’astronome en chef de l’observatoire situé sur la Lune. Pendant le voyage, le vaisseau qui assure la liaison croise un cimetière d’astronefs. Les épaves sont le résultat d’une bande de pirates qui s’attaquent à la circulation spatiale dans cette partie du système solaire. Un avenir où les humains colonisent petit à petit le système solaire, mais n’ont pas les moyens d’assurer une protection militaire suffisante à chaque convoi. La piraterie a donc fait son apparition et perturbe la colonisation et l’exploitation du système solaire.

En regagnant la Lune, Dick découvre qu’au sein de la base il y a une taupe qui communique aux pirates des informations sur les passages des vaisseaux. Ce qui leur permet d’arraisonner et détruire ces vaisseaux. En voulant en apprendre plus, Dick se met en danger. Son père échappe de peu à la mort et d’étranges accidents surviennent sur la Lune. Dick découvre qu’un homme aux yeux jaune, le Basilic, dirige les vandales et tente de le tuer. Finalement, une science-fiction épique, qui renoue avec

À travers ce livre, on reconnaît difficilement le style de Jack Vance. Le côté flamboyant et baroque est absent, probablement parce que l’histoire se passe dans l’espace et sur la Lune. On trouve ici un Jack Vance qui se fond dans le moule de la science-fiction des années 50. Une science-fiction un peu plus naïve plus axée sur l’aventure, où la technologie est présente, mais pas nécessairement expliquée. C’est ce qui fait d’ailleurs tout le charme de ce genre d’histoire.

On est habitué à mieux de la part de Jack Vance. Par exemple le cycle de Tschaï, la geste des princes-démons, le cycle de la perle verte, ou l’univers baroque de Cugel l’astucieux.

Dans le cas présent, c’est bel et bien un inédit de Jack Vance qui est proposé par le Bélial. Une raison de plus de découvrir ce texte à travers la traduction qu’a faite Pierre-Paul Durastanti.

Je suis curieux de voir quels seront les prochains titres publiés dans cette collection. Il y a certainement quelques perles qui nous ont échappés et qui méritent de revoir le jour ou d’être traduites. Une chose est certaine, c’est une bonne initiative de la part du Bélial. J’espère simplement que ces livres auront également un équivalent poche dans les années qui suivent leur première parution en français.

Le pulp est à la mode. D’autres collections ont décidé de ressortir des romans peu connus ou totalement ignoré du public. C’est par exemple le cas avec Michael Crichton chez Laffont (La dernière tombe, Agent trouble). L’aventure, le polar, l’action, le mystère reviennent à l’avant-plan à travers des œuvres parfois de jeunesse. Et la science-fiction est le genre idéal pour faire découvrir ou redécouvrir des histoires et des auteurs qui ont forgé ce genre littéraire.

À lire, avec un certain recul, et surtout avec un esprit très ouvert, car ce livre remet au centre l’aventure, l’action, le mystère et le danger qui ont bercé notre imagination. J’ai aimé, et je vais certainement suivre cette collection de près.

Un livre de Jack Vance qui fait passer un bon moment de lecture.

Les vandales du vide, Jack Vance, Le Belial, 2016, traduction Pierre-Paul Durastanti, Illustration de Caza

Les Vandales

La forêt de cristal – J.G. Ballard

J’avais lu précédemment La forêt de Cristal édité par Denoël Lunes d’Encre, et j’étais resté mitigé, car J.G. Ballard ne fait pas partie de mes auteurs préférés. J’ai donc décidé de donner une seconde chance à ce roman en relisant la version poche qui vient de sortir chez Folio SF.

Je n’avais jamais lu Ballard auparavant, si ce n’est son livre « Empire du soleil ». J’ai donc décidé de lire cette réédition qui bénéficie d’une retraduction.

L’histoire se passe dans les années 50-60 en Afrique. Ma première réaction a été de faire un parallèle avec Tintin au Congo ou avec le film The african queen à cause de la première image que montre Ballard. Dans une Afrique post-coloniale, le docteur Edward Sanders arrive à Port Matarre et doit se rendre à Mont Royal pour s’occuper d’une léproserie et par extension retrouver sa maitresse qui est la femme de son collaborateur. Ballard crée une ambiance sombre et mystérieuse qui deviendra plus tard belle et dangereuse. C’est très bien écrit, le rythme est lent et l’atmosphère mélancolique, voir un peu envoutante. Il arrive très bien à nous plonger dans l’ambiance de ces vieux films d’aventure où le héros va simplement d’un endroit à un autre, mais à qui on devine parfaitement qu’il arrivera des choses. Sanders dans son voyage est entourée d’une jolie journaliste qui ne le laisse pas insensible, d’un architecte un peu dérangé qui veut retrouver sa femme, d’un prêtre jésuite et d’un médecin militaire, sans parler d’hommes à la mine patibulaire qui sont prêts à tuer…

Mais pourquoi ? Les clichés du vieux film avec Humphrey Bogart sont pleinement utilisés par Ballard. Le docteur Sanders va devoir se rendre à Mont Royal par le fleuve car c’est impossible de s’y rendre par la route. Il est confronté à cette forêt sombre le jour et lumineuse la nuit, dans laquelle la nature, les animaux et les humains qui s’y attardent sont cristallisés.

On se rend vite compte que Sanders est un médecin qui ne soigne pas mais dont le passe-temps favori est de se balader dans cette étrange forêt de cristal. Quand il arrive enfin à Port Royal, on devine qu’il est fasciné par cette forêt et que finalement toute l’intrigue de l’histoire se résume à ça. En dehors du fait qu’on découvre que c’est une fuite temporelle qui est à l’origine du phénomène, l’aspect scientifique a complètement été effacé, tout comme aucune solution n’est donnée pour se débarrasser de cet étrange phénomène. On apprend que cette étrange forêt n’est pas la seule sur Terre.

En fait Ballard a préféré se focaliser sur la psychologie de ses personnages et leur fascination pour une mort belle et froide plutôt que sur l’action. Peut-être que ce livre aurait dû s’appeler L’appel de la forêt de cristal. Le titre aurait été plus judicieux.

J’ai lu « Empire du soleil » de J.G. Ballard, son roman autobiographique, qui se passe à Shanghai alors qu’il avait onze ans pendant la guerre sino-japonaise. Ce roman m’a davantage plus que cette forêt de cristal qui me laisse un peu sur ma faim. Cette seconde lecture me confirme que Ballard est un auteur à découvrir.

Je dois reconnaitre que ce livre est bien écrit et plaira certainement à des lecteurs plus en phase avec la transfiction, et le new wave.

La forêt de cristal – James Ballard, Folio SF, 254 pages, 2015

La foret de cristal

Les chroniques de la science-fiction – Guy Haley

Cela fait déjà un moment qu’une encyclopédie consacrée à la science-fiction n’avait plus vu le jour. Si le projet était à l’étude chez certains éditeurs, sa réalisation n’a toujours pas vu le jour. C’est bien dommage pour ceux qui espèrent une nouvelle version du science-fictionnaire qui date de 1994.

Le « pavé » que nous propose Guy Haley est censé combler en partie cette lacune. Stephen Baxter n’a écrit que l’avant-propos du livre. Le livre commence en 1818 et se termine en 2009. Inutile de chercher des séries comme millénium Sanctuary ou Supergirl. C’est trop récent.

Pas d’Harry Potter dans ce livre, mais une page dédiée à H.P. Lovecraft. Sous le terme science-fiction, on trouve tout de même un peu de fantastique, mais pas de fantasy.

Par exemple, Arthur C. Clarke, Isaac Asimov et Robert Heinlein sont mentionnés comme les trois grands de la science-fiction pour les années 40. Une page leur est consacrée. Si le lecteur veut en savoir plus sur chacun d’eux, il les trouvera sur des pages dédiées à leurs cycles et livres. Reste plus au lecteur qu’à situer la décennie dans laquelle le livre a été écrit pour faire une recherche visuelle. Sinon, il y a ce bon vieil index à la fin du livre qui renvoie vers l’information recherchée.

Par exemple, le cycle Dune (pages 232 à 237) reprend la chronologie dans un tableau où les couleurs indiquent si c’est un livre, un jeu, un film, une série TV. Un autre tableau détaille les événements importants du cycle et les personnages qui y sont associés. Et comme c’est aussi un film, on a droit à une double page de photos. Visuellement, ce livre est très pratique.

C’est davantage un guide visuel de la science-fiction, axé sur les supports cinéma et TV. Bien sûr, les livres ont la part belle dans ce guide. Les vues synthétiques par auteur ou par cycle sont un plus non négligeable à la lecture.

Mais ce livre est loin d’être exhaustif. Il est épais et lourd. Bonjour les poignets pendant la lecture. Donc, pas facile à manipuler. Son principal défaut en dehors du poids, c’est le choix des polices de caractères trop petites. Chaque article est écrit dans une police qui paraitra normale sur l’écran d’un smartphone, mais qui est trop petite pour un livre papier. Les légendes des photos nécessitent une loupe.

Le livre fait la part belle à la production anglo-saxonne. Inutile de chercher Bordage, Genefort ou Dunyach. Par contre, on y trouve Valerian et Laureline de Christin et Mézières, mais pas Blake et Mortimer ou Les naufragés du temps de Forest et Gillon ! Un lecteur anglo-saxon se contentera de ce livre alors qu’un lecteur européen en attendra davantage.

Les 35 euros du livre peuvent en dissuader plus d’un, surtout par rapport à la version anglaise qui coute 25 dollars. Mais ce genre de livre est trop rare que pour le laisser passer. Donc, l’amateur de science-fiction que je suis le conseil, en espérant que du côté francophone on pense à faire quelque chose de similaire.

Les chroniques de la science-fiction, Gut Haley, édition Muttpop, 576 pages, 2015, traduction de par Marie Renier et Inès Lecigne, couverture de Gualtiero Boffi/Alamy.

Les chroniques de la science-fiction

High-Opp – Frank Herbert

Roman inédit de Frank Herbert, High-Opp apparait comme une surprise dans le paysage de la science-fiction. Dans la collection Ailleurs & Demain qui a publié la plupart des livres de l’auteur, ce roman annonce les prémisses de ce que sera le bureau des sabotages ou le cycle de Dune. Le livre n’en a ni l’ampleur ni la complexité, mais on y trouve des éléments révélateurs de ce que Frank Herbert écrira plus tard.

Était-ce une bonne idée de sortir ce roman probablement un demi-siècle après sa création ? Peut-être. Pour un ethnologue de la science-fiction, certainement. Pour un lecteur d’aujourd’hui, le livre n’aura aucun impact sur ses choix littéraires. En tant qu’amateur de l’œuvre de Frank Herbert, je pense qu’il aurait été plus judicieux de directement publier ce livre en format de poche, et pas en grand format comme c’est présentement le cas.

L’histoire est relativement simple. Daniel Movius, un liaitor (médiateur), va perdre son job, car sa petite amie est convoitée par un membre du gouvernement. On retrouve le schéma classique du héros qui perd tout ce qu’il aime dès le début, et qui part à la reconquête du pouvoir, mais pas de sa bienaimée.

Dans ce futur, la Terre possède un gouvernement mondial, où chaque ministre ne pense qu’à une chose : supprimer les autres pour prendre leurs places. Le personnage principal étant la cible désignée de toutes les personnes qu’il croisera. Les uns veulent sa mort parce qu’il est doué pour organiser un mouvement séparatiste, les autres veulent l’éliminer, car il est trop proche du pouvoir, sans parler du beau-père espion qui veut le tuer, car il a mis sa fille enceinte. A chaque chapitre, on assiste à des scènes où les différents intervenants ne pensent qu’à buter Danel Movius. Au début, c’est intéressant, plus tard cela devient comique. Tout cela entrecoupé de surprises qui n’en sont pas vraiment. Le plus intéressant, ce sont les joutes verbales entre le héros et ses détracteurs.

Le roman fait référence à des machines à écrire, à des messagers, à des technologies dépassées par rapport à notre époque. Les satellites, Internet, les PC, les smartphones sont totalement inconnus dans ce roman. Il faut donc lire le livre en tenant compte du contexte dans lequel il a été écrit, c’est-à-dire les années 50-60. Le héros n’est pas particulièrement attachant, mais en tant que lecteur on est de son côté. Les autres personnages ne sont pas mieux.

A retenir, la postface de Gérard Klein qui apporte comme d’habitude un avis éclairé.

On reconnait l’empreinte de Frank Herbert dans ce livre, mais on est à des années-lumière de Dune. Je dirai donc que c’est un livre à découvrir pour les inconditionnels de l’auteur, mais dispensable pour les autres.

High-Opp, Frank Herbert, Ailleurs & Demain, 242 pages, 2014, traduit par Patrick Dusoulier, illustration de Mehau Kulyk

Frank Herbert - High-Opp