Vestiges – Laurence Suhner

C’est drôle, dans ma bibliothèque j’ai la trilogie Quantika de Laurence Suhner parue chez L’Atalante, et je n’ai commencée à la lire que lorsque le premier tome « Vestiges » est sorti en format de poche chez Folio SF. Je découvre l’auteur avec ce premier livre, et le moins que je puisse dire c’est que c’est original. J’avais l’impression de lire un auteur anglo-saxon traduit.

J’avais des préjugés sur ce premier tome. Le fait que c’est un planet opera (et pas un space opera comme le laisse supposer la couverture du livre chez L’Atalante) sur un monde de glace, me refroidissait déjà avant d’ouvrir la première page. Mais comme souvent, je laisse mes préjugés au vestiaire pour découvrir un nouvel auteur. Dès les premières pages, j’étais rassuré par le style de Laurence Sunher et après les vingt premières pages je savais que je lirais le livre jusqu’au bout. Bien sûr il y a eu des doutes lors de la lecture, car les 200 premières pages ne sont qu’une mise en place des personnages et servent à planter le décor. Mais le style de l’auteur donne envie de persévérer et entrer dans l’exploration des vestiges de la planète Gemma.

Gemma est un monde de glace situé à 6,5 années-lumière de la Terre. Depuis 170 ans une colonie humaine s’y est installée et exploite ses ressources. Autour de cette planète, tourne en orbite un gigantesque artéfact que les humains ne sont pas encore arrivés à explorer. Il semblerait que la civilisation qui a créé l’artéfact a visité Gemma il y a 12 000 ans. Des vestiges ont été trouvés sous les glaces et sont en cours d’exploration par des équipes scientifiques. En parallèle à cela, beaucoup d’engins connaissent une panne qui est due à une altération spatio-temporelle.

D’un côté, on suit les recherches que mène l’équipe de Ambre Pasquier, et de l’autre l’équipe de scientifique du professeur Stanislas. Et entre ses deux, Haziel Delaurier tente de réconcilier les choses, sans trop dévoiler ses propres intentions.

Il y a un côté mystique à ce livre avec un extraterrestre sorti d’hibernation. Plusieurs chapitres dévoilent dans le passé cette civilisation extraterrestre surnommée les bâtisseurs.

Il y a des longueurs dans ce livre, des passages où l’auteur nous fait un cours de biologie, de physique ou de théologie. Des répétitions font que ce livre de plus de 700 pages aurait pu en faire 500. Je prends comme exemple les évènements que certains personnages vont vivre, puis qu’ils vont répéter à d’autres personnes. Les débats qui s’ensuivent ont tout leur sens, mais il aurait été plus facile de simplement dire qu’ils relataient les évènements passés. C’est un détail qui m’a parfois fait lire une page en diagonale plutôt que de relire la même scène.

Il y a aussi une pléthore de personnages secondaires dans ce livre, ce qui rend parfois la lecture difficile. Au fil des pages, le lecteur se focalise sur Ambre Pasquier, Haziel Delaurier et Kya.

Haziel Delaurier est certainement le personnage le plus attachant de cette histoire, et dès le départ on se rend compte qu’il a un rôle plus important qu’il n’en a l’air. Il a beau faire son possible pour approcher et aider Ambre Pasquier, mais elle ne voit en lui qu’un sous-fifre pour lequel elle n’a pas beaucoup de reconnaissance. C’est à croire qu’il a comme leitmotiv « endurer pour durer ». À plusieurs reprises, il sort la scientifique d’un mauvais pas.

Ambre Pasquier l’exobiologiste est une belle femme intelligente et froide, voire condescendante et imbue de sa personne qu’on a envie de détester. On lui a donné la direction d’une équipe de scientifiques et d’explorateurs et elle entend maintenir le cap qu’elle s’est fixé, sans tenir compte de l’avis des autres parfois plus compétents qu’elle. C’est un personnage ambigu que j’espère voir évoluer favorablement dans les deux autres tomes de la trilogie.

Quant à Kya qui a 18 ans et est la fille du professeur Stanislas, on perçoit chez elle beaucoup de potentiel. Indépendantiste et rebelle, elle est sous-estimée par son propre père.

Après lecture de ce premier tome de Quantika, je dois reconnaitre que ce n’est pas mal du tout et que ça me donne envie de lire la suite de cette trilogie. Soit, je continue avec la trilogie parue chez L’Atalante qui est dans ma bibliothèque (tout comme « Le terminateur »), soit j’attends la suite en format de poche. Dans tous les cas, c’est une belle surprise qui m’incite à suivre de près Laurence Suhner, car c’est très bien écrit.

Mais c’est justement parce que je reste sur ma faim avec le final de ce livre que je préfèrerais donner plus tard un avis général sur l’ensemble de la trilogie. Les quelques remarques que j’ai faites dans cette chronique n’enlèvent rien au fait que c’est un bon livre comme on aimerait en avoir plus souvent.

Vestiges, Laurence Suhner, Folio SF, 2017, 713 page, illustration de Manchu

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Le Big Bang pour les nuls – Blandine Pluchet

D’où vient-on ? Pourquoi l’univers existe-t-il ? Comment s’est-il créé ? Des questions qui n’ont pas nécessairement une réponse exacte, mais que Blandine Pluchet aborde à travers son livre « Le Big Bang pour les nuls ». Je vous rassure tout de suite, il faut un minimum d’intérêt pour la science et l’astrophysique pour comprendre les idées qui sont développées dans ce livre. Et si comme moi vous aimez aussi la science-fiction, ça va vous donner des ailes pour lire ce livre très bien fait.

Le Big Bang qui concerne la création de notre univers il y a 13,8 milliards d’années a laissé des traces que les scientifiques continuent d’étudier à travers des observations et théories de plus en plus précises, mais aussi grâce aux télescopes et satellites d’observation qui scrutent l’univers. Blandine Pluchet qui est physicienne relève le défi en nous expliquant la naissance de l’univers et son évolution jusqu’à aujourd’hui. Pour ce faire, dans un langage compréhensible par tous, elle s’attèle à décrire cet univers tel que nos moyens actuels le permettent. Pas besoin d’un tube d’aspirine à côté de soi lors de la lecture de ce livre, mais il faut rester concentrer sur le sujet, car beaucoup de concepts scientifiques sont abordés. Contrairement à d’autres livres, Le Big Bang pour les nuls ne contient pas de photos. Blandine Pluchet compense cela avec bon nombre de concepts et de définitions encadrées qui mettent en évidence les points les plus importants.

Évidemment ma chronique ne va pas dans le même sens que celle que je fais d’habitude pour un livre de science-fiction. Ici, je suis bel et bien confronté à de la vulgarisation scientifique sur un sujet que j’adore. Au fur et à mesure de ma lecture, qui correspond assez bien à celle que je lis dans Science et Vie (et que je regarde sur la chaine TV du même nom), j’ai toujours une petite crainte de tomber sur une partie plus difficile à comprendre. Heureusement, ce n’est pas le cas, car Blandine Pluchet n’en est pas à son premier livre. Elle avait précédemment déjà écrit des romans avec une base scientifique pour un public plus jeune (Le quark et l’enfant). Ce qui peut paraitre compliqué l’est beaucoup moins lors de la lecture. Il y a chez Blandine Pluchet un vrai talent de conteuse, de vulgarisatrice, de pédagogue. La courte préface de Hubert Reeves devrait aussi rassurer les futurs lecteurs de ce livre, car Hubert Reeves aussi connu pour expliquer des choses compliquées de manière simple.

Pendant la lecture, je me disais parfois qu’il manquait un tableau explicatif pour certains détails. Et bien il n’en est rien, car il y a les annexes. À la fin du livre, on retrouve les tableaux manquants (par exemple l’organisation des particules élémentaires), accompagné d’un glossaire très complet, d’une ligne du temps, de repères historiques, de la classification périodique des éléments, et d’une bibliographie qui traite du Big Bang. Ce livre n’a pas besoin d’équations ou de graphiques pour être compris. C’est un choix de l’auteure et c’est parfait.

Donc, un livre de référence qui aurait très bien pu être édité chez un éditeur plus spécialisé dans la vulgarisation scientifique. Le ton utilisé par Blandine Pluchet est à la fois très pédagogue et en même temps anecdotique, et le lecteur n’est jamais confronté à des lourdeurs dans le texte ni à des passages trop compliqués.

Le livre est découpé en trois parties qui peuvent se lire de manière indépendante.

La première partie se focalise sur la connaissance que nous avons de la matière, de l’énergie, des différentes forces fondamentales qui composent notre univers (faible, forte, électromagnétique, gravitationnelle), sur les différentes particules et leurs interactions. On y découvre la création des premiers nucléons, la formation de la matière, alors que l’univers entre en expansion et se refroidit lentement. On assiste à la formation des premières étoiles, à la naissance des galaxies composée d’hydrogène, puis des amas et superamas de galaxies. Notre voie lactée, notre soleil et son système solaire ne sont pas oubliés, pas plus que notre bonne vieille Terre.

La deuxième partie se concentre sur les hommes et les théories élaborées au fil des siècles sur l’univers. Cela commence dans l’antiquité avec les mythes, les constellations et la pensée grecque. Cela passe par Copernic, Kepler, Galilée et Newton. Puis le XXe siècle avec Einstein et sa relativité générale, le concept d’espace-temps et de gravitation. Et la physique quantique qui s’impose au même moment. La notion d’évolution de l’univers apparait avec Friedmann, tandis que l’atome primitif est entrevu par Lemaître. Un des pères du Big Bang n’est autre que Gamow. On le voit, la théorie se préciser et prendre forme petit à petit.

La troisième partie du livre pose davantage de questions dans l’état actuel de la science. Un certain nombre d’inconnues ont fait leur apparition suite à des mesures qui ne correspondaient pas à la théorie. La matière noire, puis l’énergie noire ont été tenues en compte pour expliquer certains problèmes gravitationnels. Des théories sont élaborées, mais n’ont pas encore pu être prouvées, telles que la théorie des cordes ou la gravitation quantique. Et des questions se posent : notre univers fait-il partie d’un multivers ? Y a-t-il un grand rebond, qui indiquerait une répétition de la création de l’univers ? Les questions ne sont plus uniquement d’ordre scientifique, mais touchent aussi la philosophie et d’une certaine manière les croyances de chacun.

Le livre se termine par les séries des « dix », qui sont classiques dans la collection pour les nuls, et par un nombre conséquent d’annexes qui vont aider le lecteur à mieux comprendre certains développements scientifiques.

Personnellement, j’aime beaucoup ce genre de livre pour lequel j’ai l’impression de retrouver mon regard d’enfant tout émerveillé par les mystères de notre univers.

Reste que je me pose beaucoup de questions sur ce fameux instant zéro (que les théories actuelles ne peuvent pas décrire exactement), c’est-à-dire ce qui se passe en deçà du mur de Planck, là où la théorie d’Einstein ne fonctionne plus. Est-ce que l’expansion de l’univers s’est faite à la vitesse de la lumière, une fois le mur de Planck passé ? À partir de quel volume, de quelle densité de matière un effondrement gravitationnel produit-il une étoile ? Qu’y avait-il à l’instant zéro ? Y a-t-il eu un avant ? Notre univers, est-il une bulle parmi d’autres ? Va-t-on un jour unifier les théories qui traitent de l’infiniment grand (relativité générale) et de l’infiniment petit (théorie quantique) ?

Le Big Bang est un événement qui génère des questions toutes plus compliquées les unes que les autres, auxquelles nos scientifiques essaient de trouver des réponses. Et Blandine Pluchet nous invite justement à comprendre une partie importante de l’univers qui nous entoure. J’aurais aimé quelques schémas ou diagrammes en plus dans ce livre. Par exemple le fonds diffus cosmologique, ou l’expansion de l’univers depuis la singularité. Mais ce n’est pas vraiment indispensable pour la compréhension de ce livre déjà très bien fait.

Donc comme amateur de science-fiction, et chroniqueur, j’ai adoré ce livre qui va vraiment dans le sens de vulgariser des sujets compliqués et de démystifier la présence de notre univers depuis sa création. Il reste de grandes inconnues, mais je ne doute pas que Blandine Pluchet abordera le sujet dans d’autres livres qui tiendront compte des dernières découvertes scientifiques sur le sujet. Je pense que ce livre deviendra une référence, car il a vraiment été bien pensé et écrit.

Un livre évidemment à conseiller, qui entrouvre les portes de la connaissance et de notre univers.

Le Big Bang pour les nuls, Blandine Pluchet, Éditions First pour les Nuls, 2017, 316 pages

Le Big Bang pour les nuls

Space O Matic – Manchu

Après Starship[s] et Science[Fiction], Delcourt nous propose Space O Matic, troisième livre consacré à l’œuvre de Manchu.

J’ai toujours considéré Manchu comme le plus grand illustrateur en matière d’imaginaire. Cela à commencer dans les années quatre-vingt avec l’encyclopédie galactique en deux volumes de François Nedelec. Comme j’ai toujours adoré la science-fiction depuis un demi-siècle, j’ai parfois été déçu de ne pas trouver davantage de couvertures de livres qui collent aux l’histoires. Mais voilà, Manchu est arrivé et cela a changé beaucoup de choses.

Cela m’a aussi donné l’envie de voir une de ses expos à Paris. Pour moi, il n’y a pas de meilleur illustrateur dans le domaine de la science-fiction. Suivre son œuvre n’est pas aisée car il y a tellement de livres consacrés à l’imaginaire ou tellement de bandes dessinées auxquels il a participé, que c’est difficile de recenser toute sa production.

En dehors du livre Manchu Sketchbook sorti en 2008, on peut avoir une vision de sa production à travers Starship[s] sorti en 2004 et introuvable, Science[Fiction] sorti en 2010, et Space O Matic sorti en 2017.

Quand on regarde la qualité des détails de chaque illustration, on se demande si elles sortent uniquement de l’esprit de Manchu, ou s’il a régulièrement trouvé le moyen de sillonné la galaxie et l’univers à la recherche de mondes étranges, d’artefacts mystérieux et de vaisseaux aux lignes épurées ou de taille démesurée. C’est tellement réaliste, que cela devient une référence graphique.

Pour prendre un exemple de présence de Manchu dans la science-fiction, je suis en train de lire Vestiges de Laurence Suhner. Que ce soit la couverture grand format ou celle du livre de poche, cette dernière est faite par Manchu, et pour les deux éditions ce sont bien deux illustrations différentes.

Pour un amateur de science-fiction, de fantasy ou de BD, Manchu est une vraie bénédiction. Ses illustrations représentent fidèlement ce que les auteurs ou lecteurs imaginent d’une scène d’un livre. Et si ce n’est pas le cas, elles aident le lecteur à mieux entrer dans le roman ou la BD, voire même à terminer la lecture d’un livre lorsque ce dernier à quelques faiblesses. C’est un peu comme si Manchu jouait le rôle de locomotive pour certains livres et bandes dessinées.

Certaines illustrations vont même donner envie aux lecteurs de lire ou relire des livres qu’on peut parfois considérer comme juvéniles. Je pense par exemple à la trilogie de l’espace d’Arthur C. Clarke, parue en 2001 chez Bragelonne, qui comprend Iles de l’espace, Les sables de Mars, Lumière cendrée. Cette mise à jour graphique apporte un plus à des livres qui ne manquent pas d’intérêt, mais qui ont parfois un peu été oubliés par de nouveaux lecteurs.

La première partie du livre est un florilège d’illustrations qui mêlent science-fiction, exploration spatiale, rencontres avec d’autres civilisations, mais aussi fantasy et aventures. La finesse des détails est saisissante, les couleurs sont chatoyantes et les décors laissent rêveurs. Une mission sur Mars devient soudain plus compréhensive pour le lecteur. Bon nombre de ces illustrations sont accompagnées de roughs (maquettes) qui montrent parfois la même scène sous des angles différents.

Ce sont des auteurs tels que Poul Anderson, Robert Silverberg, Laurent Genefort, Olivier Paquet, Laurence Suhner, Arthur C. Clarke, Iain M. Banks ou Isaac Asimov qui sont mis à l’honneur avec les couvertures de Manchu. On pourrait même dire que toutes ses illustrations pourraient donner naissances à de nouvelles histoires.

Une seconde partie du livre se focalise sur les participations de Manchu dans le domaine de la bande dessinée. Bon nombre de couvertures de BD lui sont imputables. C’est par exemple le cas pour les séries Hauteville House, Jour J, L’homme de l’année et Artica. J’ai moins été tenté par ces cycles BD. C’est probablement parce que j’espérais trouver la patte de Manchu chaque fois que je tournais une page.

Une dernière partie du livre est consacrée au steam punk et a une steam car en particulier, dont on peut admirer les croquis, mais aussi une maquette du véhicule dans un environnement victorien.

En attendant, je conseille cet Art book à tout amateur d’imaginaire qui a envie de retrouver une grande partie des illustrations les plus récentes de Manchu. Personnellement, je suis un inconditionnel de l’illustrateur, donc la présence de ce livre dans ma bibliothèque est une obligation que je m’impose. Il rejoint ses autres livres. J’espère qu’il y aura un quatrième, voire cinquième volume dans les années qui viennent. Je me dis qu’un jour la bannière de mon blog de science-fiction serait inspirée par Manchu.

Un livre à conseiller aux amateurs d’imaginaires, mais aussi à toute personne qui aime les arts books.

Space O Matic, Manchu, éditions Delcourt, 2017, 96 pages.

Manchu Space O Matic

Sylvie Lainé (interview)

Après la récente chronique de l’anthologie Fidèle à ton pas balancé de Sylvie Lainé, il devenait évident de ne pas en rester là. La chronique méritait d’être accompagnée par une interview de Sylvie que les lecteurs pouvaient retrouver sur Phénix Mag et sur mon blog. La voici !

Je remercie Sylvie pour sa patience, sa gentillesse et le temps qu’elle a consacré à répondre à mes questions.

  • Tu as fait le choix d’écrire des nouvelles plutôt que des romans. Format dans lequel tu excelles. Mais peut-on imaginer que dans l’avenir tu fasses une exception en écrivant un roman (peut-être court), plus long que tes nouvelles L’opéra de Shaya ou Les yeux d’Elsa ? En tout cas, un texte qui se suffirait à lui-même pour être édité seul.

Ecrire un roman, peut-être, pourquoi pas ? Si un jour j’ai plus de temps libre ? Mais ce n’est pas ma priorité. S’il s’agit d’avoir un texte publié seul, il y a des possibilités, puisque certains éditeurs publient des novellas : le Bélial par exemple a lancé une magnifique collection (Une heure-lumière). La nouvelle et la novella sont des formats qui me conviennent parfaitement, et où je me sens à l’aise. Je ne suis pas du tout sûre d’avoir autant de plaisir à écrire un roman. Il faudrait pour cela que je charpente un scénario, il me faudrait un projet basé sur un certain nombre de séquences ou de moments significatifs, que je pourrais gérer indépendamment les uns des autres. Il y a d’excellents romans bâtis sur ce principe, et j’ai adoré Les milliards de tapis de cheveux de Eschbach, par exemple. Mais j’aime bien partir sur du neuf à chaque fois que je commence une histoire ! La SF pour moi, c’est quand même beaucoup la découverte de l’inexploré, la nouveauté, l’angle ou le contexte inattendus. On m’a très souvent posé cette question, pourquoi ne pas revenir à un de mes univers (ou à un univers conçu collectivement), pour le reprendre, et y inventer d’autres histoires ? Mais mon rapport personnel à l’écriture fait que cette perspective n’a rien d’exaltant, au contraire. Je n’attends pas spécialement de la SF qu’elle m’offre des univers que je puisse connaître et approfondir jusqu’à ce qu’ils me deviennent totalement et intimement familiers et confortables. Je ne veux pas me réfugier dans la SF pour y vivre une vie parallèle. Je veux qu’elle m’offre des sensations inhabituelles, des surprises, et du dépaysement toujours renouvelé, et qu’il faille chaque fois en réinventer le sens.

  • Comme beaucoup de fans de SF, j’ai envie de faire le parallèle entre tes nouvelles et le cycle de l’instrumentalité de Cordwainer Smith. On trouve des deux côtés une certaine poésie dans les textes, même si les deux univers n’ont pas de lien commun. Ce qui m’amène à te demander si l’idée de structurer tes nouvelles dans ton propre univers ne pourrait pas voir le jour dans le futur ? Et puis d’autre part, avec Les seigneurs de l’instrumentalité, Cordwainer Smith a écrit 27 nouvelles et un roman court (Nostralie), alors que ton recueil Fidèle à ton pas balancé fait 26 nouvelles de science-fiction. Est-ce qu’il ne nous manquerait pas une nouvelle et un roman court pour rendre heureux le fan ? Je sais, je pousse un peu loin !

Je suis moi aussi une grande fan de Cordwainer Smith, donc la comparaison me réjouit. Les seigneurs de l’instrumentalité est un cycle magnifique dont les nouvelles gardent une grande autonomie – une partie du cadre dans lequel elle se déroule est commun, c’est vrai, ou alors peut-être faudrait-il dire que chacune d’entre elle se déroule dans un cadre qui reste compatible avec celui des autres. Pour avoir ce principe en gardant sa liberté, il faut un cadre immense comme celui qu’offre le space-opera, et il faut aussi se donner la liberté de l’évoquer sur une durée très longue, plusieurs générations. En forçant un peu et en les reprenant, je devrais pouvoir faire rentrer une dizaine de mes nouvelles dans un cadre de ce type. Il faudrait renoncer à d’autres…

  • Dans tes nouvelles, on est souvent confronté à une civilisation en perpétuelle évolution. Elle n’est pas figée, pas fermée, mais oscille entre utopie et dystopie. Mais où se trouve le point d’équilibre ? Existe-t-il vraiment ou bien n’est-ce qu’une chimère qui ne sera jamais atteinte par aucune civilisation ?

Je ne crois pas à une utopie stable, parce que je ne crois pas que le bonheur puisse exister dans l’immobilisme. Oui, c’est vrai, tu as raison, cette conviction est un de mes principaux fils conducteurs. Mes personnages aussi sont des gens qui évoluent, et ils évoluent parce qu’ils ne sont pas pétris de certitudes. Mais ça  ne veut pas dire que je ne crois pas au bonheur ou à l’utopie ! Au contraire. Si j’arrivais à décrire une utopie (l’opéra de Shaya et Carte blanche sont un peu des tentatives en ce sens, à mes yeux) ce serait des utopies où l’on rebat les cartes, où la variation et le mouvement font partie du cycle. Parce que être vivant, ce n’est pas être figé – on n’est vraiment figé que quand on est mort. Nous le serons bien assez tôt, et ça ne me fait pas rêver.

J’ai conscience aussi que cette vision peut surprendre, peut-être même gêner ou mettre mal à l’aise. Catherine Dufour l’avait exprimé très clairement dans sa préface à Espaces Insécables. Et parfois, certains lecteurs ont des mots très durs pour mes personnages, et les trouvent faibles ou lâches… Mais cela pourrait nous emmener sur d’autres discussions, et sur le fait que je ne trouve pas très intéressants les rapports humains basés sur la domination et le pouvoir. Ces rapports sont partie prenante de l’immobilisme, une société figée en aura besoin.

  • Un des thèmes récurrents dans tes nouvelles, c’est la rencontre de l’autre. Que ce soit une personne, un extraterrestre, une entité, une civilisation, la communication est au cœur de chaque texte, mais les moyens de se faire comprendre sont loin d’être aussi simples. Ce qui mène à des situations dramatiques, voire cocasses. Je pense évidemment aux deux nouvelles « Petits arrangements intragalactiques ». On dirait que comme auteure tu prends un malin plaisir, à non pas chercher la confrontation, mais à mettre en évidence une incompréhension entre les différents intervenants. Est-ce que je me trompe ?

Hélas, ce n’est pas un malin plaisir, c’est juste un constat que je fais tous les jours – je ne peux pas faire ou vivre quelque chose avec quelqu’un sans me demander quelle vision il a de la situation. Et il est très rare que sa vision soit exactement la même que la mienne…

  • Si la rencontre est un de tes thèmes préférés dans tes nouvelles, celle-ci ne mène pas nécessairement à une forme de compréhension des différents intervenants. On dirait même que tout le problème se situe dans la manière de communiquer avec l’autre. Pourrais-tu imaginer une nouvelle où les problèmes de compréhension mutuelle n’ont pas lieu, mais où c’est justement cette absence de difficultés qui soit le vrai problème ?

Ah, je me suis un peu approchée de cette question au moins une fois, avec la question de la télépathie dans Définissez : priorités. Si nous avions la capacité de ressentir ce que ressentent les autres, et de partager leurs émotions, qu’adviendrait-il des nôtres, comment tout cela pourrait-il s’entremêler ? Tu as dû voir à quelles conclusions j’arrivais…

  • Plusieurs lecteurs font souvent référence au fait que tu as une à une écriture empreinte d’une grande poésie. J’aimerais dire que tes textes sont d’une grande sensibilité, qu’ils sont mélodieux, qu’ils véhiculent une musique que l’oreille n’entend pas nécessairement, mais que l’esprit interprète à sa manière. Est-ce une erreur de faire ce parallèle ?

J’aime bien ce parallèle, parce que j’ai une sorte d’instinct un peu difficile à expliciter qui me dit très clairement si quelque chose sonne « juste » ou pas. Cela fonctionne un peu comme la musique, il est question d’harmonie et d’équilibre – des mots, du sens, de la construction des phrases, des émotions qui s’expriment, et de la manière dont tout cela se relie. J’ai du mal à l’expliquer. Mais je ressens aussi ces sensations quand je joue du piano (je ne joue pas très bien, et pas souvent, et je n’improvise pas, mais le plaisir de l’interprétation est là).

  • Parmi les auteurs de science-fiction qui t’ont marquée à l’adolescence (Silverberg, Asimov, Herbert, Sturgeon, Sheckley, Farmer, Spinrad, etc.) y en a-t-il un qui a eu un impact plus important que les autres ? Si oui, lesquels et pourquoi ?

Tous ceux-là, et d’autres, selon les moments… Asimov pour l’ampleur de ses projets et leur dimension sociale et politique. Silverberg pour l’incroyable richesse de son imaginaire qui se déploie dans toutes les directions. Herbert, ou Farmer, pour quelques séquences inoubliables, comme le gom-jabbar de Dune, ou le réveil sur les berges du Fleuve de l’éternité. Sturgeon pour ses personnages, bien sûr. Spinrad, parce que c’est lui qui le premier a ouvert la porte pour moi. Sheckley, pour le regard tendre et sarcastique qu’il porte sur ses personnages, et son humour qui renouvelle tout. Et plein d’autres, je ne veux pas faire de choix.

  • Quels sont les genres littéraires, les livres, les auteurs contemporains qui t’inspirent ? Y a-t-il un ou plusieurs auteurs (tout genre confondu) pour lesquels tu es une inconditionnelle ?

Je t’en donne douze ? cinquante ? Globalement j’ai une nette préférence pour la SF, parce que la fantasy répond plus rarement à mes attentes d’inattendu et de surprise. Allez, tiens, si je n’en cite qu’un ce sera Greg Egan.

  • Une des caractéristiques de tes nouvelles, c’est que les personnages ne sont ni bons ni mauvais, mais qu’ils n’ont pas leur sort entre leurs mains. Ce qui pourrait être une forme d’amour pourrait très bien déboucher sur un échec sans qu’aucun des personnages ne soit responsable de cette situation. C’est mon imagination ou bien est-ce vraiment le cas dans tes textes ?

C’est tout à fait vrai, ils ne sont ni tout à fait bons ni tout à fait mauvais. Et la crise qu’ils ont à résoudre tient souvent au fait qu’ils ne tiennent pas leur sort entre leurs mains. Une fin heureuse, chez moi, c’est une fin où l’on devient maître de son destin.

  • As-tu un livre de chevet ? Si oui, s’agit-il d’un livre de science-fiction ?

J’ai eu, à certaines périodes de ma vie, un livre de chevet qui y est resté des mois. Dune l’a été il y a bien longtemps, mais le Gödel, Escher, Bach : Les Brins d’une Guirlande Éternelle de Douglas Hofstadter l’a été aussi, je les reprenais régulièrement tout en lisant d’autres choses. En ce moment j’ai des coups de cœur, des enthousiasmes, mais ça fait longtemps que je n’ai pas eu de livre de chevet. Ah, si ! Depuis des années, les nouvelles de Salinger (Un jour rêvé pour le poisson-banane) sont sur ma table de nuit. Un ouvrage dont je n’épuiserai jamais les mystères, et qui est un bonheur pour mon oreille musicale intérieure…

  • Y a-t-il un roman de science-fiction qui t’a marqué, que tu aurais aimé avoir écrit ? Peut-être sans changer une virgule, peut-être en le remaniant et en lui donnant une connotation plus personnelle. Pourrais-tu nous en dire plus ?

Le dernier que j’aie lu et dont j’ai pensé que j’aurais pu ou aimé l’avoir écrit, peut-être un peu différemment, mais dont le principe me parlait totalement, c’est le Libration de Becky Chambers. Ses thématiques (évoluer, prendre en mains sa vie, construire un rapport à l’autre sur d’autres principes que la domination) me parlent. J’aurais eu envie de le terminer un peu différemment, en pulvérisant un peu plus le cadre, sans doute !

  • Dix ans auront été nécessaires pour voir aboutir Fidèle à ton pas balancé, recueil qui reprend toutes tes nouvelles de science-fiction. Je ne doute pas que dans l’avenir ActuSF continuera à publier d’autres recueils écrits de ta plume, mais j’espère Sylvie qu’on ne devra pas encore attendre dix ans pour voir un recueil aussi complet. D’où ma question : quels sont tes prochains projets littéraires ?

J’écris des nouvelles ^^ La prochaine à paraître sera dans la revue Usbek et Rica, j’ai détruit deux mots dans le Dictionnaire des mots en trop qui va paraître aux Editions Thierry Marchaisse, et j’ai quelques autres projets en cours. Des nouvelles ! Vive les nouvelles. Bisous !

Sylvie Lainé

 

L’empereur de l’espace – Edmond Hamilton

Voici la première aventure écrite en 1940 du cycle Capitaine Futur de Edmond Hamilton. C’est les éditions du Bélial qui nous font découvrir (ou redécouvrir pour ceux qui l’ont lu en anglais), les aventures du capitaine Futur. Un deuxième tome est sorti en même temps que L’empereur de l’espace, c’est A la rescousse. Pour ceux qui l’ignorent, le Capitaine Futur a été adapté en dessin animé en 1979 sous le nom de Capitaine Flam.

On doit cette nouvelle traduction à Pierre-Paul Durastanti, qui a l’habitude de nous proposer des classiques oubliés de la science-fiction (Les vandales du vide, Miro Hertzel, etc.) pour notre plus grand bonheur.

Edmond Hamilton est un pionnier du space opera et de l’aventure spatiale. On lui doit Les rois des étoiles, Les loups des étoiles, Hors de l’univers, Les voleurs d’étoiles, pour ne citer que quelques livres de l’auteur. C’est de la science-fiction épique dans laquelle l’action et l’aventure priment sur la véracité scientifique. Ce qui correspond à nos lectures de notre enfance ou adolescence. Le principal, c’était de lire un bon roman de science-fiction, et pas de savoir si Jupiter était une planète viable pour l’homme.

Ce premier tome des aventures du Capitaine Futur, alias Curt Newton, permet de découvrir les origines du personnage. On pourrait presque le comparer à Flash Gordon, mais en plus posé, plus intelligent, mieux entouré, dont la vocation est de protéger le système solaire.

On découvre que Roger Newton était un brillant biologiste qui travaillait avec Simon Wright. Les deux hommes travaillaient sur des intelligences artificielles et la possibilité d’en faire des créatures intelligentes et artificielles. Mais Wright était trop vieux et pour le garder en vie, Newton a dû transférer son cerveau dans une sorte de boite métallique transparente. Pour se soustraire aux menaces externes, Newton et sa femme, ainsi que Wright ont continué leurs expériences sur la Lune. D’abord ils ont créé Grag le robot, et ensuite Otho qui avait une apparence plus humaine, mais qui a la capacité de prendre d’autres apparences. Au même moment, l’épouse de Newton mettait au monde un petit garçon qui s’appelait Curt, et qui deviendrait plus tard le capitaine Futur. Lorsque Newton et sa femme furent tués, les deux robots s’occupèrent de l’enfant, assistés par Simon Wright. Ils lui apprirent tout ce qu’ils savaient et le formèrent dans plusieurs domaines. C’est là que Curt Newton deviendra petit à petit le capitaine Futur.

Lorsqu’il y a un nouveau danger dans le système solaire, le président de la Terre envoie un signal au capitaine Futur pour lui demander son aide. Vous ne trouvez pas que ça fait un peu bat-signal ? Sauf qu’ici le signal est envoyé vers la Lune. Et le Capitaine Futur sort de sa bat-cave… pardon de son labo lunaire, accompagné de Simon Wright, de Grag et Otho.

Suite à une épidémie inconnue qui fait régresser les humains au point de redevenir des animaux, le président découvre que c’est l’œuvre de l’empereur de l’espace. Un être dont personne ne sait rien, qui se cache derrière un déguisement sombre et qui a la capacité de se dématérialiser. Il n’a d’autre solution que de demander l’aide du capitaine Futur, qui va directement se mettre à la recherche de cet empereur de l’espace. Lui et son équipe vont aussi essayer de trouver un antidote à ce fléau qui se répand dans le système solaire. Voilà dans les grandes lignes le début de ce roman.

J’ai évité de faire le parallèle entre le livre et le dessin animé Capitaine Flam. L’empereur de l’espace correspond aux premiers épisodes et suit presque le livre. Grag est devenu Crag, Otho est devenu Mala, le vaisseau Comète est devenu le Starlabe. Le dessin animé situe l’histoire sur Mégara alors que dans le roman c’est sur Jupiter. Comme on fait abstraction des lieux et de la technologie, cela n’a pas une très grande importance.

En tant que lecteur, il faut juste se familiariser avec des termes qui ont parfois un charme désuet : voiture-fusée, avion-fusée, lunettes fluoroscopiques, rayon protonique, immatérialiseur, foudroyants.

Je ne sais pas si le Bélial envisage d’éditer l’ensemble des histoires liées au Capitaine Futur. Si c’est le cas, c’est une belle initiative que je suivrai de près, car à l’adolescence les livres de Edmond Hamilton m’ont marqué comme beaucoup de lecteurs de ma génération. Je pense qu’un format Omnibus qui reprend 5 ou 6 aventures serait préférable. Le cycle comprend 17 histoires précédemment sorties dans Captain Future Magazine, et 10 autres histoires dans Startling Stories. Il y a donc assez de matière pour en faire des omnibus, comme chez Haffner Press.

Ceci dit, c’est une belle initiative d’éditer enfin en français ce héros de science-fiction qui nous avait échappé dans la langue de Molière, si ce n’est sous forme de dessins animés. À notre époque, on peut cataloguer cette science-fiction dans la catégorie jeunesse. Mais au milieu du vingtième siècle, ces histoires faisaient le bonheur des lecteurs de pulps. Il faut donc lire avec un certain recul ce premier tome du capitaine Futur, se mettre dans la peau du lecteur de l’époque qui était plus émerveillé qu’aujourd’hui.

Et puis, n’oublions pas que Edmond Hamilton a contribué de manière significative à la science-fiction d’aujourd’hui. Star Wars en est un bon exemple. Il faut se souvenir que Leigh Brackett, l’épouse de Edmond Hamilton était aussi auteur de science-fiction et on lui doit le scénario de L’empire contre-attaque.

Donc, si l’envie vous vient de découvrir les auteurs de science-fiction qui sont à l’origine du genre, en voici un bon exemple. L’empereur de l’espace de Edmond Hamilton se laisse lire. Belle initiative du Bélial et de Pierre-Paul Durastanti en particulier.

L’empereur de l’espace, Edmond Hamilton, Le Bélial, 2017, 203 pages, traduit par Pierre-Paul Durastanti, illustration de Philippe Gady

L'empereur de l'espace - Edmond Hamilton

 

Valérian – Shingouzlooz Inc. – Lupano et Lauffrey

Avant de lire Valérian Shingouzlooz Inc., j’avais un doute sur son contenu. Me disant que c’est une des multiples publications qui tournent autour de la sortie du film de Luc Besson. Je suis heureux de constater que j’avais tort et que cette BD est en fait une belle découverte. Scénarisé par Wilfrid Lupano et dessiné par Mathieu Lauffray, ce nouvel opus s’inscrit bien dans l’univers créé par Pierre Christin et Jean-Claude Mézières. Non seulement le scénario est à la hauteur, mais aussi le dessin.

Une autre de mes craintes venait que la précédente adaptation « L’armure de Jakolass » de Manu Larcenet m’était tombée des mains. J’avais l’impression que Valérian et Laureline étaient revisités par les Bidochons. Il faudra qu’un jour je relise cette BD avec un autre regard. Heureusement, cette nouvelle histoire respecte de mieux les codes créés par Christin et Mézières.

Dans cette nouvelle histoire, les deux agents spatio-temporels doivent mettre la main sur un androïde qui crée des paradis fiscaux. Le problème, c’est que derrière cette mission apparemment banale se cache un gros problème créé par les Shingouz. La Terre a été rachetée par eux parce qu’une sonde y a mis le pied plusieurs millions d’années auparavant. Et les Shingouz n’en sont pas restés à cette seule bêtise. Lors d’une partie de cartes, ils ont perdu la société qu’ils avaient créée pour y mettre les droits de propriété de la terre.

Valérian va essayer de réparer le navire Shingouz pour retourner dans le passé, tandis que Laureline va essayer de récupérer les droits de propriété sur la Terre. C’est une histoire mêlant actions rocambolesques et humour, avec une grosse surprise sur l’apparition de la vie sur Terre. En fait, on ne s’ennuie pas un seul instant dans cette histoire.

Le scénario de Lupano est dans la droite ligne de ceux de Christin, tandis que Lauffrey apporte une touche un peu plus moderne dans le dessin tout en respectant ceux de Mézières. On y trouve d’ailleurs plusieurs clins d’œil lorsqu’il s’agit de cloner Laureline. Cela me donne envie d’approfondir la production BD des deux auteurs, en particulier le cycle Long John Silver de Lauffrey.

Dans l’ensemble, j’ai adoré cette BD dans laquelle on retrouve une aventure spatiale mâtinée d’humour, avec un Valerian ronchonneur, une Laureline qui prend les choses en mains, et les indécrottables Shingouz qui jouent les perturbateurs de service.

J’ai une critique à formuler c’est le titre. Ce n’est pas Valérian, mais Valérian et Laureline qui auraient dû être inscrits.

Si je peux faire une suggestion à Lupano et Lauffray, c’est de reprendre la série, car le boulot qu’ils ont fait est excellent. Sinon, c’est une excellente BD.

Valérian Shingouzlooz Inc., Wilfrid Lupano et Mathieu Lauffray, Dargaud 2017, 56 pages

valerian

Fidèle à ton pas balancé – Sylvie Lainé

Depuis trois décennies Sylvie Lainé apporte sa pierre à l’édifice imaginaire et science-fiction en particulier. Même si elle n’a pas commis de roman et préfère écrire des nouvelles, elle représente une auteure majeure de la science-fiction francophone. À la différence d’autres auteurs, elle a suscité l’intérêt et la passion à travers des textes courts. Et le temps passant, elle a toujours suivi une voie qui lui était propre, pas influencée par les autres auteurs.

Lire une de ses nouvelles est toujours un vrai bonheur. Et « Fidèle à ton pas balancé » reprend 26 textes qui ont amené les lecteurs dans d’autres contrées de l’univers. On lui doit quatre recueils de nouvelles édités par ActuSF :

  • Le miroir aux éperluettes
  • Espaces insécables
  • Marouflages
  • L’opéra de Shaya

Ces quatre recueils sont entièrement repris dans cette nouvelle anthologie, et même complétés par sept nouveaux textes. J’invite le lecteur à retrouver les chroniques précédentes pour les quatre recueils sur mon blog ou sur Phénix Mag.

Dans cette chronique, je vais davantage me focaliser sur les nouveaux textes :

Mélomania – Cette nouvelle aborde le domaine du remplacement d’organe humain. Lorsqu’on a un frère qui est devenu manchot après un accident de voiture, rien de plus facile que de se faire pousser un autre bras sur son propre corps, pour ensuite le faire greffer chez le frère. Le problème c’est que le bras et la main sont devenus des virtuoses du clavier, et que l’idée de s’en séparer est hors de propos.

Sirius m’était compté – Et si votre chien préféré était recréé tous les jours ? Vous payez 30 jours de clonage et on vous fait une promotion de 40 jours. Soit 10 jours de bonus. De plus, vous pouvez étaler ces 40 jours sur une période plus longue. Le seul problème, c’est que ça vous coute la peau des fesses.

Le printemps des papillons – Et si on utilisait des papillons comme moyen de communication, en inscrivant des messages sur leurs ailes ?

Le karma du chat —La domotique est très présente dans cette nouvelle, au point que les objets de la maison décident eux-mêmes de ce qu’ils vont faire, jusqu’au chat qui n’est pas tout à fait naturel. La quiétude laisse soudain la place à une sorte de chaos orchestré par des intelligences artificielles, que les propriétaires n’arrivent pas à maitriser. Cette nouvelle est pleine d’humour et devrait faire prendre conscience que la domotique risque à terme de connaitre des dérives. Très amusant comme nouvelle.

Temps, bulle et patchouli — Sous une bulle représentant un modèle réduit, on assiste à la création de l’univers.

Toi que j’ai bue en quatre fois — Se faire le grand flash eroticomane, c’est tout un programme ! Quatre éprouvettes contenant des liquides de différentes couleurs vont permettre de faire un trip érotique qui va s’étaler sur deux heures. En fait, chaque couleur à une signification particulière. Pas mal comme nouvelle. On aurait presque envie que les quatre fluides existent.

Petits arrangements intergalactiques (Verso) – Cette nouvelle est le pendant de Petits arrangements intergalactiques. La différence, c’est que l’histoire est racontée du côté Groc plutôt que du côté humain. Si la communication (ou l’absence de communication) est au cœur de cette nouvelle, elle n’en reste pas moins originale et cocasse.

Parmi les autres nouvelles précédemment publiées, plusieurs d’entre elles m’ont marqué. Je pense à : La bulle d’Euze, Un signe de Setty, Carte blanche, Les yeux d’Elsa, L’opéra de Shaya, Un amour de sable. Nouvelles parfois sensibles, parfois surprenantes, parfois amusantes.

Petits arrangements intergalactiques et sa suite (Verso) mérite aussi une attention particulière, car les deux nouvelles racontent la même histoire vue par des personnages différents.

Comme d’habitude, dans les nouvelles de Sylvie Lainé on va à l’essentiel des personnages, des lieux ou des situations dans lesquels ceux-ci se retrouvent. La technologie est présente, mais sans ennuyer les lecteurs avec des détails qui n’apporteraient rien de plus à l’histoire. Chaque nouvelle provoque le dépaysement. Une situation simple et évidente peut se transformer en situation complexe et dangereuse.

La prose de Sylvie Lainé ne m’a jamais laissé indifférent, au contraire. J’ai aimé la lire tout au long de ces années et si j’ai pris gout à lire des nouvelles c’est grâce à elle. Comme je l’ai dit précédemment, Sylvie Lainé apporte une note de littérature à la science-fiction, rendant le genre encore plus ouvert à des lecteurs qui osent sortir des sentiers battus de la littérature.

Le titre du recueil correspond à la dernière nouvelle du livre. Si je trouve le titre original, ce n’est pas nécessairement ce titre que j’aurais choisi, mais plutôt « Le chemin de la rencontre », car des rencontres, on en fait à chaque nouvelle. C’est même le moteur essentiel de chaque nouvelle. Que ce soit des rencontres entre humains ou avec des extraterrestres, elles sont toujours au cœur de chaque texte. Parfois elles nous surprennent, parfois elles nous font sourire. Dans tous les cas, elles sont empreintes d’une certaine sensibilité qui se ressent au fil des pages.

À noter que dans « Fidèle à ton pas balancé » on a droit à une préface écrite par Sylvie Lainé, alors que dans les quatre recueils précédents c’est Jean-Claude Dunyach, Catherine Dufour, Joëlle Wintrebert et Jean-Marc Ligny qui l’ont rédigée. Je ne veux pas dire par là qu’elle boucle son œuvre, mais que cette anthologie mérite de sa part une préface.

On pourrait me reprocher que cette chronique est plus subjective que mes chroniques précédentes. Si c’est le cas, je l’accepte volontiers, car Sylvie Lainé est vraiment une auteure majeure de la science-fiction, qui mérite que je lui apporte une attention plus particulière. Comme je l’ai d’ailleurs cité sur un autre média, lire « Fidèle à ton pas balancé », c’est un peu comme boire un grand vin. On prend son temps pour le déguster et pour apprécier tout son arôme.

Je dirai donc aux lecteurs qui veulent connaitre l’œuvre de Sylvie Lainé, ou aux amateurs avertis qui veulent approfondir son univers de lire ce recueil de nouvelles qui reprend trois décennies d’écriture. C’est une perle qu’il faut avoir dans sa bibliothèque et qu’il faut évidemment avoir lue.

Fidèle à ton pas balancé, Sylvie Lainé, ActuSF, 2016, 484 pages

Sylvie Lainé - Fidèle à ton pas