La curée – Cédric Simon et Eric Stalner

Cette adaptation de La curée en bande dessinée par Cédric Simon et Éric Stalner, roman d’Émile Zola, ne passe pas inaperçue et s’inscrit dans la grande fresque des Rougon-Macquart écrite par Zola.

J’avais hésité à lire cette BD, car pour moi Zola c’est avant tout Germinal. Mais j’ai laissé mes préjugés au vestiaire pour lire cette bande dessinée. Et le résultat, c’est que j’ai bien aimé. La période du deuxième empire ne m’est pas trop connue si ce n’est pour les travaux du baron Haussman, qui ont changé la face de Paris dans la seconde partie du XIXe siècle.

La curée, c’est la portion de la bête, du gibier, qu’on donne en pâture aux chiens de chasse. Dans le cas du roman et de cette BD, la curée c’est Paris, ville qui est la proie des promoteurs et des spéculateurs. C’est une période où des affairistes exproprient les personnes de leurs demeures, achètent les terrains pour des bouchées de pain puis les revendent à prix d’or lors de la reconstruction d’une partie de la ville. Paris est vendue parcelle par parcelle lors des grands travaux d’Haussman.

On fait la connaissance d’Aristide Rougon qui arrive de sa province le 13 janvier 1852 avec femme et enfant. Son frère Eugène qui est avocat lui suggère de changer de nom. Il troquera le nom de Rougon pour celui de Saccard. L’homme qui est très ambitieux se focalise sur le travail et pas sur sa famille. Pour réaliser ses projets et concrétiser son désir de fortune, il s’applique à tout savoir à la mairie de Paris, et en particulier tout ce qui lui permettra de s’enrichir. Telle une fourmi, il va s’appliquer à devenir indispensable et donc à acquérir du pouvoir. Il délaisse sa femme Angèle au point de la laisser mourir. On lui propose un mariage arrangé avec Renée, qu’il accepte, car c’est aussi l’occasion pour lui de s’enrichir.

Les années passent et Saccard continue d’accumuler de l’argent. Sa femme Renée consacre du temps à Maxime, le fils de la première épouse de Saccard. Cette relation belle-mère et beau-fils prend une autre tournure au point de se transformer en romance. Comme Saccard ne se préoccupe pas vraiment de sa femme, cette relation sentimentale prend de l’ampleur. La seule chose qui met en difficulté Renée, c’est sa dote qui a fondu comme neige tandis que les dettes s’accumulent. Son mari lui fait signer des reconnaissances de dettes et s’approprie petit à petit ses biens. Jusqu’au jour où il découvre la relation sentimentale entre sa femme et son fils. Mais Maxime se marie et part pour l’Italie, laissant Renée désemparée, qui se suicide en se noyant.

C’est à la fois beau et triste, mais c’est admirablement bien adapté. L’histoire fait froid dans le dos, car elle présente un homme qui ne s’ennuie d’aucun scrupule pour s’enrichir. Et les gens qui l’entourent semblent être pris par cette même folie, la soif du pouvoir et de l’argent. Il suffit de regarder les rires des différents protagonistes et leurs yeux presque exorbités à l’idée de faire des bénéfices fructueux. Sa femme n’a pas beaucoup d’importance à ses yeux, si ce n’est pour l’argent qu’il peut lui soustraire.

J’ai beaucoup aimé cette adaptation du roman de Zola, même si la fin n’est pas tout à fait celle du roman (puisque sa seconde épouse meurt d’une méningite dans le roman). Mais vu la qualité du scénario et des dessins, on fera abstraction de ce détail. J’espère que d’autres initiatives du même genre vont voir le jour dans le futur. Certains classiques de la littérature méritent aussi d’avoir une adaptation en bande dessinée. Et ce ne sont pas les livres qui manquent !

J’ai adoré le dessin d’Éric Stalner et en particulier les couleurs qu’il a choisies pour cette bande dessinée. Les vues de Paris sont magnifiques. Le scénario de Cédric Simon et Éric Stalner tient le lecteur en halène. A lire évidemment !

La Curée, Cédric Simon et Éric Stalner d’après le roman d’Émile Zola, Éditions Les Arènes BD, 2019, 192 pages

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Plaies d’honneur – David Weber


Trop long, trop de personnages et trop lent. Voilà ce que je reprocherai à ce dixième opus de Honor Harrington. Bien que j’adore ce cycle, je dois constater que David Weber n’a pas pensé à ses lecteurs en écrivant ce livre. Il aurait pu faire 300 pages de moins sans nuire à l’histoire. Non, malheureusement il faut lire plus de 1200 pages pour se rendre compte que c’est reparti pour un tour.

Depuis l’attentat contre le précédent gouvernement Manticorien, cinq ans se sont écoulés et le nouveau gouvernement de Haute-Crète n’a pas cru bon de maintenir les investissements militaires, tout comme il n’a pas signé de traité de paix avec Havre, et par la même occasion il n’a pas restitué les systèmes stellaires conquis. La FRM (flotte royale manticorienne) ne peut pas protéger convenablement tous les systèmes conquis depuis la dernière guerre. Mais pendant ces cinq années de trêve, la république a reconstruit sa flotte.

Honor Harrington et Havre-Blanc sont dans l’opposition et constituent la vraie opposition contre le gouvernement de Haute-Crète. Mais Honor Harrington est envoyée en Silésie pour prendre le commandement de la base de Sidemore. Elle est aux commandes d’une flotte de vaisseaux qui ne sont pas de dernière génération. Heureusement une flotte Graysonienne constituée de bâtiments modernes accompagne sa flotte Manticorienne. On assiste à des échanges diplomatiques entre le gouvernement Manticorien qui est incompétent et le gouvernement Havrien qui veut la paix, mais prépare la guerre si le traité de paix n’est pas signé rapidement. Un vrai paradoxe.

Seul le Protecteur Benjamin Maihew semble rester lucide. Tandis que les relations entre Manticore et Grayson semblent se détériorer à cause de l’incompétence du gouvernement Haute-Crète, Maihew n’a pas hésité à renforcer la flotte de son meilleur officier et à renforcer le détachement Manticorien qui protège le trou de ver de l’étoile de Trévor.

Ce livre est moins guerrier que les précédents. David Weber s’est focalisé sur les différents protagonistes (en trop grand nombre) et nous fait suivre toutes leurs élucubrations et tergiversations jusqu’au point de non-retour. On peut pratiquement dire qu’il ne se passe rien dans le premier des deux tomes, et que l’histoire ne démarre qu’après 200 pages dans le second tome. C’est beaucoup de temps perdu pour le lecteur. Les scènes de bataille sont bien présentes, mais elles sont coupées, comme si David Weber n’avait plus envie de nous les raconter jusqu’à leur dénouement. Souvent c’est au chapitre suivant qu’on apprend que la bataille a été gagnée par un des adversaires.

Après lecture de ce tome 10 beaucoup trop gros, on comprend que Manticore se retrouve à la case départ et que David Weber a placé ses personnages dans une situation qui permettrait d’écrire encore plusieurs livres.

À lire absolument pour les inconditionnels d’Honor Harrington (dont je suis), mais ce n’est pas le meilleur livre du cycle. Tout au plus le plus épais. C’est plus un vrai exercice d’endurance qui met à rude épreuve la patience du lecteur. Je me demande parfois si ce livre n’a pas été écrit tout simplement pour vérifier la fidélité des fans de la série. Oui, je sais, j’en fais partie !

Plaies d’honneur T.1 & 2, David Weber, L’Atalante poche, 2019, 1258 pages, couverture de Genkis

Plaies d'honneur - David Weber

Le dernier pharaon – Schuiten, Van Dormael, Gunzig, Durieux

Comme beaucoup d’amateurs de bandes dessinées, j’ai attendu avec impatience le Blake et Mortimer réalisé par François Schuiten, Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig. Le premier choix cornélien quand je suis arrivé chez mon libraire BD c’est de savoir quel format j’allais prendre. Vu les magnifiques dessins de Schuiten parfois augmentés (ou coupés) suivant le format choisi, j’ai opté pour les deux. Comme le format italien est limité en nombre d’exemplaires, il deviendra collector, et ceux qui ne l’auront pas acheté maintenant le regretteront plus tard. Si le prix est différent, il est justifié par son nombre de pages plus important.

L’histoire commence là où se terminait le mystère de la grande pyramide. Blake et Mortimer sortent de celle-ci avec une amnésie partielle concernant l’aventure qu’ils viennent de vivre. Quelques années ont passé et Mortimer se retrouve à Bruxelles, appelé pour résoudre l’énigme d’un mystérieux rayonnement issu des entrailles du palais de justice. Malheureusement ce rayonnement électromagnétique perturbe tous les engins électriques. La ville est évacuée et le palais de justice entouré d’une cage de Faraday. De retour à Londres, Mortimer est sollicité par son ami Blake pour revenir à Bruxelles et tenter de stopper ce rayonnement qui a repris. Parachuté sur la ville, Mortimer doit d’abord traverser celle-ci avec tous les dangers que cela représente et trouver le moyen de neutraliser ce rayonnement. Voilà la trame générale de cette BD.

Depuis l’enfance, je lis les aventures de Blake et Mortimer dessinées et écrites par Edgar P. Jacobs, mais aussi par les auteurs et dessinateurs qui ont repris le flambeau. Mais je n’ai pas éprouvé la même chose avec ce dernier pharaon. J’ai eu l’impression que c’était un tome de plus des cités obscures dans lequel Blake et Mortimer apparaissaient.

Je ne suis pas vraiment un fan de l’univers de Schuiten. J’ai néanmoins lu la fièvre d’Urbicande, Brüsel, et la Douce/12 et Bruxelles Itinéraires. Cela reste un univers froid et glauque, dans lequel le lecteur que je suis a difficile à avoir de l’empathie pour les personnages. Je ne reconnais pas Mortimer, qui a l’air d’être en fin de vie, et Blake qui fait de la figuration, sans parler d’Olrik qui est absent de cette histoire. La complicité entre Blake et Mortimer semble d’un autre âge, voire presque inexistante. Ils sont fatigués, et presque des inconnus l’un pour l’autre. C’est comme si la vingtaine d’aventures qu’ils ont vécue ensemble n’avait pas soudé leur amitié. Mortimer qui a toujours eu un esprit positif, curieux et téméraire, se retrouve face à un problème technologique (le rayonnement et le champ électromagnétique qui se dégagent du palais de justice). On y a ajouté une touche de mystère, alors que Jacobs a toujours privilégié la science plutôt que le fantastique.

Cela reste une bonne bande dessinée admirablement bien dessinée par Schuiten, mais avec un scénario plutôt faible par rapport aux « vrais » albums de la série. C’est paradoxal avec trois scénaristes talentueux on n’obtient pas une meilleure histoire. Cette BD est plutôt un prétexte pour montrer Bruxelles dans un futur post-cataclysmique, avec en toile de fond le palais de justice qui s’impose comme le lieu le plus étrange de la capitale belge. Et surtout un prétexte pour l’inclure dans les cités obscures.

Comme Bruxellois c’est un vrai bonheur de voir les magnifiques dessins de Schuiten et la mise en couleur de Durieux dans les deux formats. J’avais aimé « Bruxelles itinéraires » de Schuiten et Coste chez Casterman.

Concernant la grande pyramide, certains des lieux sont plus détaillés chez Schuiten que chez Jacobs.

En revanche, les phylactères sont loin d’être aussi remplis que ceux de Jacobs. Je pensais que la verve de Thomas Gunzig (que j’écoute régulièrement sur la première le matin) aurait permis des dialogues plus étoffés comme on a l’habitude d’en voir dans un Blake et Mortimer. Mais il n’en est rien. Dommage.

Trois scénaristes devraient normalement donner une bande dessinée de meilleure qualité. Ce n’est pas gagné !

Une erreur de taille concerne les dieux égyptiens. Il y a une énorme différence entre Aton le dieu unique de l’Égypte et Amon le dieu de Thèbes. Une lettre dans le nom change tout. Je signale que Wikipédia, ça existe…

Une autre erreur, c’est le SIS Building à Londres, plus connu comme le quartier général du MI5 et MI6, les services secrets anglais. Vous savez, là où James Bond travaille. Si la bande dessinée se passe dans les années 70 ou 80 comme le suggèrent certains véhicules (le vieux bus), ce bâtiment ne peut pas apparaitre dans l’histoire, car il date d’avril 1994 ! Deux décennies plus tard.

Le lien entre le mystère de la grande pyramide et le dernier pharaon est original et l’amnésie de Blake et Mortimer permet ce tour de passe-passe. Par contre, faire apparaitre la fille du cheik Abdel Razek et révéler qui est le dernier pharaon est un peu simpliste. C’est là que le scénario pèche par sa simplicité. Et puis, où est Olrik dans cette bande dessinée ?

Je considère plutôt cet album comme un hors-série par rapport au cycle. Il n’a d’ailleurs pas de numéro contrairement aux autres tomes. Donc, c’est une initiative indépendante, comme c’est par exemple le cas chez Spirou pour lequel il existe des albums qui ne se raccrochent pas au cycle principal. Dans ce cas, cela ouvre la porte à d’autres auteurs et scénaristes qui pourraient transposer Blake et Mortimer dans un univers qui leur est plus personnel. Pourquoi pas ? C’est évidemment trop tôt pour le dire, car il n’y avait pas de librairie qui avait échappé à la vague Blake et Mortimer. Avec le recul du temps, on aura une perception plus objective de cet album. Était-ce un vrai Blake et Mortimer ou un nouveau « cités obscures » ?

Cette l’histoire aurait pu arriver à Bob Morane, pour rester dans les héros franco-belges. D’autres se sont déjà essayés à un Bruxelles post-cataclysmique dans lequel apparait le palais de justice. Je pense par exemple à Denayer et Frank, avec « Le spit du snack » dans le cycle Gord.

Est-ce un album à conseiller ? Oh que oui, même si les canons de la série n’ont pas tous été respectés ! Et puis artistiquement parlant, c’est du grand art ! La ville qui sert de toile de fond, Bruxelles, je l’adore et j’y vis depuis toujours. Donc, j’admire d’autant plus le boulot qui a été fait pour réaliser cette bande dessinée. Et si Blake et Mortimer ont décidé d’y passer quelque temps, pourquoi pas !

Le dernier pharaon, Schuiten, Van Dormael, Gunzig et Durieux, éditions Blake et Mortimer, 2019, 92 ou 176 pages (suivant le format choisi).

 

 

 

L’effondrement de l’empire – John Scalzi

L’effondrement de l’empire de John Scalzi ne laisse planer aucun doute, c’est du space opera, mais pas militaire. Le premier chapitre qui se focalise sur une mutinerie d’un vaisseau pourrait laisser croire que tout le livre ne sera que batailles. Eh bien non ! C’est beaucoup plus subtil que ça en a l’air et c’est très bien amené au lecteur. Le premier chapitre donne simplement le ton et le rythme.

L’interdépendance représente un empire d’un peu moins d’une cinquantaine de systèmes stellaires qui s’est constitué au fil des siècles. Chacun des systèmes est relié au flux, sorte de courant hyperspatial (ou de couloir) emprunté par les vaisseaux pour se déplacer plus vite que la lumière. Ce flux varie, se déplace au fil du temps. À un moment donné, une colonie peut être connectée à l’interdépendance, et à un autre moment se retrouve isolée, car le flux s’est déplacé. Jusqu’à présent, le flux était relativement stable, mais voilà qu’il change, provoquant des effondrements dans certaines parties de l’interdépendance. L’humanité n’a pas rencontré sur son passage de race extraterrestre, elle a donc essaimé au fil du temps. La plupart des colonies se sont construites en orbite autour de planète. Elles accueillent des millions de personnes. Seule la colonie « du bout » se trouve sur une vraie planète. Cet empire était jadis connecté à la planète mère la Terre. Mais les changements du flux ont fait que la liaison avec la planète a disparu. Les grandes familles marchandes ont donc instauré un système de castes dirigées par un empereur (appelé emperox).

Au moment où commence le roman, l’emperox Batrin est sur le point de décéder et c’est sa fille Cardenia qui doit reprendre le flambeau. À la suite du décès accidentel de son frère ainé, elle est obligée de prendre le pouvoir. Elle n’a pas demandé à être emperox, mais les circonstances ne lui laissent pas le choix. Heureusement, elle a la tête sur les épaules. Après deux tentatives de meurtre sur sa personne, et après avoir appris que l’effondrement du flux risquait de changer les rapports de forces au sein de l’empire, elle tente de limiter les dégâts de la crise qui se profile.

Le Bout est aussi le théâtre d’enjeu lié à la modification du flux. Un ami de l’emperox, le comte de Claremont aussi scientifique a fait une étude sur le flux. Il envoie son fils Marce remettre le dossier à l’emperox Dossier qui intéresse la maison Nohamapetan qui fait tout pour que ce dossier n’arrive pas.

Pour ne rien gâcher, lady Kiva Agos, plus intéressée par les affaires commerciales de sa famille, se retrouve également mêlée aux événements du bout. C’est son vaisseau qui doit ramener le fils du scientifique auprès de l’emperox. Elle connait très bien les Nohamapetan et la rivalité qui existe avec sa propre famille. Derrière un langage châtié et une férocité en affaire, elle se débrouille pour récupérer l’argent que lui a fait perdre les événements et les intrigues du bout.

Sur la colonie du Bout, une révolution prend cours, alimentée en secret par les Nohamapetan. Tout est une question d’argent et de pouvoir pour destituer ou tuer le duc qui y règne. Le frère et la sœur qui sont plus proches de l’emperox cherchent à lier leur famille grâce à un mariage impérial. Mais ça ne se fait pas aussi simplement que cela, surtout si l’emperox n’éprouve aucun sentiment pour le frère ainé. La sœur devine que le bout deviendra une colonie stratégique pour l’empire et tient à disposer ses pions sur l’échiquier politique avant que l’effondrement du flux se produise. C’est certainement la personne la plus dangereuse de ce roman. Mais quel délice pour le lecteur qui découvre des personnages vraiment mauvais, auquel on a envie de botter le cul.

Un premier tome bien construit, pas trop épais qui ravira les lecteurs, car le rythme est soutenu, le tempo est rapide, les personnages bien dessinés, et une histoire facile à suivre. En un mot, excellent !

Reste plus qu’à attendre la suit, car j’ai adoré !

L’effondrement de l’empire, John Scalzi, l’Atalante, 2019, 335 pages, illustration de Sparth

L’âge de cristal – Nolan & Johnson

L’âge de cristal, un roman écrit dans les années 60 par William F. Nolan et George Clayton, qui a passé l’épreuve du temps et qui ressort dans la collection Nouveaux Millénaires de J’ai lu. Le livre se lit très bien aujourd’hui sans que le lecteur se rende compte qu’il a été écrit il y a un demi-siècle. Sorti en 1969 dans la collection Présence du futur de Denoël, avec comme sous-titre « Quand ton cristal mourra », le roman donne lieu à plusieurs suites dans sa version anglaise. En français il faut attendre une dizaine d’années pour voir le tome 2 « Retour à l’âge de cristal ».

Au 22e siècle, la démographie est contrôlée et la durée de vie des êtres humains est limitée à 21 ans. Dès leur naissance, un cristal est greffé dans la paume des bébés. La couleur de celui-ci indique l’âge et change tous les 7 ans. À 21 ans, le cristal devient rouge et clignote la veille du dernier jour. Le lendemain, le cristal devient noir et signale que la durée de vie « légale » est terminée. Ce cristal implanté permet aussi aux limiers de retrouver la trace de leur propriétaire.

À 21 ans, les humains sont censés se diriger vers des maisons de sommeil où on met fin à leurs jours. Ceux qui ne respectent pas cette loi deviennent automatiquement des fugitifs et les limiers les pourchassent pour les tuer. Ce monde n’a vraiment rien de très réjouissant.

Il existe un lieu nommé « Sanctuaire » où les fugitifs peuvent se soustraire aux limiers. Ballard, un homme de 42 ans est à l’origine de ce sanctuaire. Son cristal était défectueux et lui a permis de vivre plus longtemps sans qu’il soit menacé par la limite d’âge. Bien que fugitif, Logan veut détruire le sanctuaire et tuer Ballard, mais après lui-même avoir été traqué il est obligé de fuir avec Jessica. On découvre que le sanctuaire est en fait une station spatiale qui orbite autour de la planète Mars. C’est un peu éloigné et très loin des préoccupations des fugitifs. Cette société, qui n’a pas la moindre empathie pour ses citoyens, est régie par des ordinateurs, dont le plus important s’appelle le penseur. Des robots se chargent des tâches les plus importantes et permettent aux humains de se soustraire à tout travail.

Il ne faut pas confondre le roman avec le film de 1976 ni avec la série télé de 1977 qui en découle. Le livre montre une civilisation « ouverte » qui ne connait pas la cité des dômes. Le carrousel n’existe pas, pas plus que la séance qui mène à la renaissance. Le livre se rapproche davantage d’une course poursuite dans laquelle Logan passe du rôle de chasseur à celui de proie, accompagné par Jessica. Son but c’est découvrir le sanctuaire et le détruire, et par la même occasion tuer Ballard. Mais comme lui-même arrive au terme de ses 21 ans, il est lui-même pourchassé.

Le film corrige certains défauts du livre. Les personnes meurent à 30 ans alors que dans le livre c’est à 21 ans, ce qui permet d’avoir des personnages u peu plus mûrs. La cité des dômes qui apparait dans le film permet au spectateur de mieux appréhender les distances, alors que le livre donne l’impression que les personnages principaux traversent les États-Unis.

Retour à l’âge de cristal (sorti en 1979 chez Denoël), voit Logan et Jessica revenir sur Terre, accompagnés de leur fils Jaq. Ils redeviennent des fugitifs dans une civilisation qui se morcèle, qui s’effrite, mais dans laquelle il y a encore des limiers. Ce second roman devait à l’origine être le scénario du deuxième film, mais il n’en a rien été. Il a laissé la place à une série de 13 épisodes. Je ne m’appesantirai pas sur la série télé qui part d’une bonne idée, mais qui a mal été exploitée, car les scénaristes de l’époque ne connaissaient pas grand-chose à la science-fiction.

Il y a une question que je me suis toujours posée, surtout lorsque j’ai vu le film à l’époque de sa sortie (mais qui est valable pour le livre aussi). Comment font les personnes pour prendre des objets de la main gauche alors qu’ils ont un cristal dans la paume ? Je me suis dit que les auteurs auraient été mieux inspirés de placer le cristal au dos de la main ou sur l’avant-bras. C’est un détail.

Un livre sans temps mort, dans lequel les deux personnages principaux, Logan et Jessica, fuient une civilisation dirigée par des ordinateurs. Le terme IA n’était pas encore utilisé à l’époque. Une science-fiction peut-être un peu trop classique par rapport à ce qui se produit aujourd’hui. Cela reste agréable à lire, et réédité dans la collection J’ai Lu Nouveaux Millénaires, accompagné de sa suite « Retour à l’âge de cristal ». Dommage que l’éditeur n’ait pas décidé de traduire tous les romans et nouvelles du cycle pour en faite une intégrale. A lire et à comparer au film du même nom.

L’âge de cristal, William F. Nolan & George C. Johnson, J’ai lu Nouveaux Millénaires, 2019, 350 pages, illustration de Johann Goutard

L'âge de cristal - Nolan & Johnson

Champignac – Etien et Beka

Dans l’univers de Spirou, il manquait une bande dessinée qui renouvellerait le genre sans dénaturer les personnages. Après le Marsupilami, le petit Spirou et Zorglub, voilà que c’est Champignac qui fait son apparition dans ce premier tome qui nous conte ses aventures lorsqu’il était plus jeune. L’histoire se passe en 1940 pendant la Seconde Guerre mondiale.

C’est Etien et Beka qui sont aux commandes de ce premier tome. David Etien qu’on connait pour avoir dessiné « L’emprise » le neuvième tome de la quête de l’oiseau du temps, ou le cycle « Les quatre de Baker Street ». J’avais un peu peur à l’idée qu’on touche à un des personnages phares de Spirou. Mais rien que la couverture m’a rassuré. Etien est au sommet de son art réalise certainement une des plus belles bandes dessinées.

Beka m’a intrigué jusqu’au moment où j’ai découvert que ce pseudonyme cachait en fait deux noms distincts : Caroline Roque et Bertrand Escaich, scénaristes et auteurs qui ont déjà un nombre conséquent d’histoires à leur palmarès. Je dois avouer que je n’ai rien lu de Beka avant ce Champignac mais le travail qu’ils ont fait sur cette BD est excellent.

Champignac reçoit un message codé de son ami anglais Black. Après avoir décrypté celui-ci, il comprend que son ami a besoin de son aide en Angleterre pour une mission très importante. L’invasion par les Allemands du château de Champignac va l’inciter à se rendre rapidement en Angleterre. Et après quelques péripéties pour traverser la Manche, il arrive à Bletchley où il fait la connaissance de Blair Mackenzie une jeune femme qui a gagné un concours de mots croisés. En fait, les services de renseignements anglais recrutent des personnes intelligentes pour décrypter le code de la machine Enigma. Champignac et Blair Mackenzie sont libres d’accepter cette mission. Comme c’est le cas, ils renforcent l’équipe d’Alan Turing.

L’album explique dans les grandes lignes comment fonctionne Enigma et comment les services de renseignements vont décrypter ce code et essayer de changer le cours de la guerre sans que les Allemands s’en rendent compte. L’histoire est bien construite et colle assez bien à la réalité. Bien sûr, on pourra toujours reprocher que ce soient les Polonais qui ont fourni aux Français et aux Anglais les premières informations sur la machine Enigma. Et ce sont les Anglais, grâce à Alan Turing, qui ont décodé les messages que les forces allemandes s’échangeaient pendant la guerre. Le style oscille entre vérité historique et personnages un peu fantaisistes et amusants.

Pour ceux qui veulent approfondir le sujet sur la machine Enigma et son code, et rester dans la bande dessinée, je conseillerais comme complément « Le cas Alan Turing » de Liberger et Delalande. C’est le même sujet traité sur un ton biographique. Je préfère évidemment la version Champignac.

Reste que Champignac est une excellente BD, très bien dessinée avec un scénario solide, dans lequel on retrouve un Pacôme plaisant, amoureux et intelligent à souhait. L’histoire tient en 64 pages (et pas 48 comme c’est souvent le cas). Les scénaristes n’ont pas été avares sur l’histoire, et le dessinateur nous présente des personnages crédibles dans des décors qui le sont tout autant.

Voilà une BD qui a accroché le lecteur que je suis, qui m’a captivé jusqu’au bout au point de la lire d’une seule traite. Je préfère même ce jeune Pacôme Hégésippe Ladislas conte de Champignac à sa version Spirou. Et le voir amoureux de Blair Mackenzie rend la situation cocasse, surtout sur fond de seconde guerre mondiale.

Certains personnages historiques font leur apparition dans cette BD. Winston Churchill, Alan Turing, mais aussi Ian Fleming le créateur de James Bond, Adolf Hitler qui dès le début jette une ombre sur cette histoire. Je me suis demandé si le groom en page 64 était un parent de Spirou. Qui sait ?

Album à conseiller, à dévorer, et cycle à suivre de près. Vraiment excellent.

Champignac : Enigma, Etien et Beka, Dupuis, 2019, 64 pages

Champignac - Etien et Beka

Ascendant – Jack Campbell

Trois ans se sont écoulés depuis les derniers événements de « Avant-garde ». Rob Geary est toujours à Glenlyon, mais il ne commande plus un vaisseau spatial. Il doit gérer la station spatiale qui orbite autour de la planète principale. Le gouvernement a préféré laisser les forces armées dans les mains de terriens, plus aguerries pour gérer la situation. Mais la destruction d’un transport par les forces de Scatha va tout remettre en question.

C’est un homme capable de prendre des initiatives, quelqu’un qui a déjà connu le feu et qui est capable de former et commander des hommes et des femmes qui défendront Glenlyon. Ça ne semble pas être le cas des terriens qui ont pris la relève.

Pendant ces trois années passées, Rob Geary a eu plus de temps à consacrer à sa femme « Ninja » et à son enfant. Mele Darcy, qui est toujours une amie fidèle, fait aussi partie de sa famille.

Quand on demande à Rob Geary de reprendre du service actif en commandant le destroyer Sabre, il sait que si on fait appel à lui c’est pour protéger Glenlyon et venger la destruction du transporteur. La tâche ne sera pas facile et Rob Geary compte bien sur Mele Darcy pour l’épauler. Elle a pour rôle de former de nouveaux fusiliers qui embarqueront sur le Sabre.

Glenlyon doit aussi se trouver des alliés dans cette région dangereuse de la galaxie. Scatha leur ennemi de toujours s’est allié à deux autres systèmes stellaires et a toujours comme objectif de s’emparer de Glenlyon. Il est nécessaire de renforcer les défenses du système et en parallèle d’envoyer des émissaires vers les systèmes les plus proches.

Lors d’un déplacement du Sabre, Rob Geary à une intuition. Plutôt que de retourner vers Glenlyon, il décide d’envoyer le Sabre dans le système de Kozatka. Ce n’est pas clairement les ordres qu’il a reçus du gouvernement. Mais aider Kozatka permettrait de se faire un allié de plus.

Ce tome 2 est calqué sur le même schéma que le premier tome. C’est-à-dire sur une situation de crise, d’un combat spatial et d’un combat au sol en parallèle, avec l’incertitude de la victoire des deux côtés. Des pertes sont à déplorer, mais les choix de Rob Geary et de Mele Darcy sont finalement les bons. Curieusement, comme gratification Rob Geary se voit écarté du commandement d’un vaisseau dans les deux livres. Il est remercié pour ce qu’il a accompli, car les politiques n’apprécient pas trop ses initiatives qui sont pourtant les bonnes.

Les personnages principaux sont de plus en plus attachants au fil du temps, mais il manque encore quelque chose pour qu’ils aient suffisamment de charisme pour convaincre l’ensemble de la classe politique de Glenlyon. Je pense que Jack Campbell tient à ce que ses personnages doutent toujours de leur avenir, car ralentis dans leur progression par des esprits obtus.

Le cycle de la flotte perdue de Jack Campbell n’atteint pas en intensité celui d’Honor Harrington de David Weber, mais il se démarque par une histoire plus fluide, sans lourdeur, sans description trop technique. Cela donne des romans qui contiennent deux fois moins de pages.

Au final un bon deuxième tome. Mais espérons que le troisième ne soit pas sur le même canevas, car le lecteur aurait l’impression de relire la même chose. J’ai bien aimé ce second tome, mais il m’a moins surpris que le premier. Reste que j’attends le troisième avec impatience.

Peut-être que plus d’intrigues politiques viendraient casser cette image de space opera militaire, ce qui ne serait pas pour déplaire. Mais qui nécessiterait de s’intéresser à d’autres personnages capables de favoriser ou de faire échouer les plans des différents systèmes stellaires.

C’est un space opera de bonne facture chez L’Atalante, en attendant la sortie du prochain Honor Harrington.

Ascendant, Jack Campbell, L’Atalante, 396 pages, 2018, illustration de David Demaret

Ascendant - Jack Campbell